Après avoir passé plusieurs mois sur ce sujet épineux qu’est le genre (hommage à toi Concours 2A, petit ange parti trop tôt), il m’a semblé intéressant de revenir sur la notion de genre dans les sciences sociales en me fondant en grande partie sur le livre suivant, écrit sous la direction de Asma Benhenda et Frédéric Salin, Peut-on faire l’économie du genre (La Découverte, Coll. Regards croisés sur l’économie 2014).

A noter que la question du genre ne se réduit pas à la distinction binaire femme/homme ; cependant, du fait de l’ouvrage étudié, on se limitera ici à ce que peuvent apporter les études de genre dans la connaissance et l’amélioration de la société actuelle, notamment du point des égalités femmes-hommes. Loin des débats polémiques, idéologiques et politiques (comme la prétendue existence d’une « théorie du genre »), cette analyse vise en effet à mettre en lumière les mécanismes, souvent invisibles et méconnus, responsables de ces inégalités, en se fondant sur quarante ans de recherches universitaires pour pratiquer une économie du genre.

Cet article fournira aux intéressé-e-s des éléments pour pouvoir répondre à des arguments qui nient ou relativisent la persistance de telles inégalités, ou qui jugent que l’on a atteint un stade satisfaisant en la matière : si la France est certes le lieu d’une certaine égalité, il n’empêche que d’autres pays sont plus avancés dans le domaine (Scandinavie). Le but de cet article n’est pas de culpabiliser ou de victimiser les un-e-s et les autres, mais bien d’envisager les mécanismes et autres politiques correctrices qui peuvent ou qui sont déjà mises en œuvre dans la lutte contre les inégalités femmes-hommes. Je tiens à remercier tout particulièrement le Collectif Copines, qui en plus de sa relecture avisée, m’a fait hésiter à renommer cette article Salut les Copines.

 

 

Le but de cet article n’est pas de culpabiliser ou de victimiser les un-e-s et les autres, mais bien d’envisager les mécanismes et autres politiques correctrices qui peuvent ou qui sont déjà mises en œuvre dans la lutte contre les inégalités femmes-hommes.

 

Généralités

 

On constate dans nos sociétés actuelles la présence de nombreuses inégalités femmes-hommes : existence d’un plafond de verre, de différences de salaires, de temps partiels subis, d’une exploitation domestique… Ainsi, selon l’Insee, les femmes représentent en France 62% des emplois non qualifiés, 51% des professions intermédiaires et seulement 39% des cadres ; cette situation s’explique par des discriminations systématiques, invisibles et parfois indirectes venant de politiques supposées neutres. Ainsi, la société reproduit ces inégalités par ses politiques, ses décisions, et ses structures, et surtout d’une façon plus ou moins consciente par et pour les citoyens. Afin de prolonger notre raisonnement, il nous faut d’abord revoir quelques concepts essentiels de l’économie du genre :

La différence entre genre et sexe : le sexe est un attribut biologique, intemporel et universel et le genre est une construction sociale et culturelle du féminin et du masculin Le sexe est bien un attribut biologique mais sa taxinomie est avant tout sociale.

Les stéréotypes et les rôles sexués : il semble « normal », « naturel » pour beaucoup que les hommes se dirigent vers les sciences (mathématiques, informatiques) et que les femmes se dirigent vers les métiers du care (aide à la personne…). Or ces définitions de rôles dépendent en fait de normes sociales relatives à la société étudiée, ce qui implique une intériorisation des comportements sociaux.

Les inégalités : les femmes sont de fait l’objet d’inégalités en termes de dépendance, d’accès aux ressources et au pouvoir.

 

Des mécanismes de domination et d’orientation encore très présents

 

Les différents stades et lieux de la socialisation d’un individu (primaire, secondaire, scolaire…) influent sur le choix professionnel : si le nombre d’emploi féminin a augmenté, cela ne veut pas dire pour autant que la mixité de l’emploi existe. Malgré un niveau scolaire en moyenne plus élevé, il existe encore une ségrégation professionnelle bien ancrée, preuve de la persistance d’un « anachronisme dysfonctionnel auto-reproducteur » (cf. Duru-Bellat) : les filles se dirigent vers des filières moins sélectives malgré leurs meilleurs résultats.

Les femmes anticipent plus un certain mode de fonctionnement familial que les hommes, et notamment la conciliation vie privée/vie professionnelle, ce qui les fera choisir d’avantage le secteur public et un temps partiel que les hommes, en moyenne. Si on prend l’exemple des cadres, on se rend compte que c’est plus la ségrégation du recrutement qui influe sur la situation professionnelle que la ségrégation culturelle. En effet, on observe une grosse différence de carrière après huit ans (période associée à la construction d’une famille) dans le monde professionnel entre une femme cadre et un homme cadre : les femmes apparaissent plus comme des « mères en puissances » aux yeux des recruteurs (congé maternité…) ; inversement, un homme cadre d’une quarantaine d’année père de famille sera considéré comme plus « casé » et « stable » par sa hiérarchie, ce qui aura tendance à avoir un effet bénéfique pour son avancement.

Le recrutement fait souvent appel (plus ou moins consciemment) à des stéréotypes de genre, comme pour les métiers du care (aide à la personne…) à grande majorité féminine : les femmes sont sous-payées car certaines de leurs « qualités » sont considérées comme inhérentes à leur genre. Une revalorisation des emplois à majorité féminine est nécessaire car ils demandent des compétences parfois plus « floues », occasionnant ainsi du travail invisible ou gratuit et donc un manque à gagner évident pour les femmes. Ceci est renforcé par la construction sexuée des métiers, qui se retrouve dans les méthodes, critères d’évaluations et de classification de l’emploi et qui pénalisent les emplois « féminins » et donc les femmes.

Si les femmes appartiennent aujourd’hui en majorité au monde du travail, elles réalisent cependant toujours les travaux domestiques, qui par définition sont invisibles et non payés par rapport à la sphère professionnelle : on parle alors de « travail gratuit » et de « charge mentale ». En effet, on attend inconsciemment plus qu’une femme s’occupe des tâches ménagères (et statistiquement les résultats le montrent) et des enfants qu’un homme, ce qui a des conséquences dans le choix et le type de métiers proposés et choisis. Si le temps consacré aux tâches domestiques a baissé d’une heure par rapport à 1986, il est plus à mettre sur le compte des progrès technologique (machine à laver, lave-vaisselle…) que sur la très légère hausse de participation des hommes. Les résultats des enquêtes statistiques montrent que les femmes ont la charge d’un « noyau dur » constitué du trio « nettoyage-cuisine-linge » quotidien et que l’on peut difficilement reporter au jour suivant. Petite note d’optimisme : on apprend que plus un couple présente les caractéristiques suivantes, à savoir avoir des idées égalitaires/être jeune/n’être pas marié, plus le partage des tâches a des chances d’être équitable. Pour expliquer cette persistance de cette division genrée du travail domestique, deux explications sont avancées :

 Une raison économique : considérant la famille comme une unité économique ayant besoin de biens et de services qu’elle achète ou qu’elle produit selon un principe de rationalité maximisatrice, il en découle pour l’économiste G.Becker un choix de la combinaison la plus efficace possible : homme et femme se spécialisent en tenant compte du monde du travail qui est actuellement plus favorable aux hommes, et des « avantages comparatifs » de la femme dans le care du fait de l’éducation qu’elle a reçue. Cette théorie se veut neutre de toute justification de ce modèle M. Gagnepain et Mme Aufoyer (Allègre et Périvier 2013) et ne fait que constater cette répartition.

– Une raison genrée : cela s’expliquerait par la pression et l’intériorisation des normes et des règles d’interactions sociale (voir ci-dessus). Mais des politiques en apparence neutres influent également sur la répartition emploi/ famille entre les femmes et les hommes : le RSA (Revenu de Solidarité Active) renforce ainsi la spécialisation économique du couple, car il ne prend en compte que les ressources globales du foyer, sans différencier l’apport de la femme et celui de l’homme, et constitue ainsi une « trappe à inactivité » car comme expliqué précédemment, les femmes investissent plus la sphère du travail privé. Ainsi, seules 23% des femmes en couple recevant le RSA ont des revenus liés à un travail contre 48% des hommes. Le RSA rend donc supportable financièrement un fonctionnement du type M. Gagnepain et Mme Aufoyer. En outre, l’impôt sur le revenu aurait le même effet désincitatif en rendant le taux marginal d’imposition marginale du plus faible salaire (statistiquement plus celui de la femme) plus fort du fait de l’imposition groupée (individualiser l’impôt supprimerait cet effet désincitatif).

 

Des solutions pour corriger cet état de fait

L’effacement du plafond de verre peut passer par le développement de réseaux affinitaires et sociaux : il médiatise l’accès de l’individu à des ressources stratégiques, et joue un rôle important dans la carrière professionnelle.

 

Mais si des politiques peuvent inciter des femmes à ne pas travailler autant qu’elle le pourraient dans une situation plus favorable, l’inverse est vrai aussi : des mécanismes et des politiques socioéconomiques sont capables d’inverser la tendance, pour peu que l’on s’y investisse et que l’on s’y intéresse vraiment. Pour parer à ces deux effets, les auteur-e-s recommandent l’instauration d’un système de mentorat où ce serait le parrain/marraine qui recommanderait ou présenterait sa filleule à un concours menant à une promotion. En effet, l’effacement du plafond de verre peut passer par le développement de réseaux affinitaires et sociaux : le réseau social (ensemble d’individus ou d’organisations reliés par des interactions sociales régulières, selon Granovetter) médiatise l’accès de l’individu à des ressources stratégiques, et joue un rôle important dans la carrière professionnelle.

 

Or, on remarque que les hommes ont un réseau professionnel plus étendu et élargi, avec beaucoup de liens faibles (plus efficaces pour le travail) et qu’ils s’en servent plus que les femmes, dont le réseau social est plus petit et plus familial, et donc moins efficace pour leur évolution professionnelle. Les solutions proposées à la taille étriquée du réseau social féminin sont une socialisation patronnée, qui « permettrait (1) à la femme-cadre d’enrichir son patrimoine relationnel en mobilisant le réseau d’un ou plusieurs parrains […] (2) de s’aménager un accès privilégié aux ressources stratégiques, et (3) de s’attribuer une légitimité de transfert reposant sur une acculturation organisationnelle » (p.172), ainsi que le mentoring, qui désigne une relation de parrainage dans un cadre professionnel sur le modèle étasuniens. Ainsi, des réseaux affinitaires féminins se sont développés en France à l’image des États-Unis, comme le réseau Financi’Elles de S. Verney. Plus généralement, on parle du Mainstreaming de genre, qui est un ensemble de politiques visant à réduire les inégalités femmes-hommes selon les principes suivants :

– Mettre en place une politique de maintien de domicile qui tienne compte des difficultés que rencontrent les hommes âgés mais aussi les femmes âgées : le problème de ces dernières n’est pas de se préparer un repas mais bien de se déplacer car se sont souvent leurs conjoints qui conduisaient et qu’elles n’ont pas le permis ;

– Mettre en place une gestion des carrières qui intègre la période de retraits liée à la maternité et à des congés parentaux ;

– Penser un programme de formation en étant attentif au contenu global mais aussi au sexe des formateurs, au contenu des études de cas, au sexe des experts et des invités.

En conclusion, on peut dire que ce livre à comme grand mérite de mettre en lumière les différents mécanismes à l’origine des inégalités femmes-hommes et de proposer des solutions concrètes à appliquer pour faire évoluer plus efficacement la situation actuelle ; car oui, le changement ne peut se faire sans l’intégration des hommes dans la lutte contre les inégalités femmes-hommes.