L’institution policière et le rôle qu’elle doit jouer sont depuis plusieurs années sujets à une remise en question, étant donné la manière excessive avec laquelle sa violence s’est parfois exercée sur ses citoyens. Cette violence policière est déclinée sous une multitude d’expressions dans l’espace public : « Dérapage », « bavure », « dérive » ou encore « débordement ». L’accomplissement de ses missions se questionne d’autant plus que la sécurité qu’elle est censée garantir à tous les citoyens à sa charge devient un enjeu aussi central qu’anxiogène. Cette asymétrie avec laquelle l’institution policière et judiciaire traitent les citoyens s’illustre dans des scandales aux noms tristement célèbres – « l’affaire Théo », « l’affaire Adama Traoré » ou encore la mort de Zyed et Bouna – provoquant les émeutes de 2005. La tension est d’autant plus forte, qu’en France, il n’existe ni définition juridique claire, ni chiffres officiels sur ce qui est souvent qualifié de « bavures policières ». La seule obligation d’un policier est de respecter le code de déontologie, rédigé sous la forme d’un décret en 1986.

 

Répression policière en marge des manifestations en 2017.

 

A l’image de l’historien et journaliste Maurice Rajsfus, il est légitime de se demander Que fait la police ? du même titre que sa chronique anti-autoritaire publiée en 2014. En effet, les morts, agressions et interpellations violentes n’ont pas semblé suffisantes pour amorcer un nouveau climat. Au contraire, le journal Le Monde décrivait au printemps dernier la ville d’Aulnay-sous-Bois, théâtre du viol de Théo, plongée dans un climat volcanique. A la suite d’un énième affrontement entre policiers et administrés, ces-derniers parlent de « forces de désordre » pour qualifier les unités policières. Sans aucun un doute, il y a une aggravation d’un climat d’hostilité voire de violence réciproque entre les dépositaires de l’institution policière et les citoyens. Dès lors, il est opportun de s’interroger sur les conditions légitimes de l’exercice de la violence vis-à-vis de la police, mais également la légitimité de la haine qu’elle suscite.

 

Sans aucun un doute, il y a une aggravation d’un climat d’hostilité voire de violence réciproque entre les dépositaires de l’institution policière et les citoyens.

 

C’est à cette question que tente de répondre Jean-Christophe Angaut dans une chronique sur France Culture en 2012. Il reconnaît que la méfiance voire la haine des forces de police répond souvent à un réel acharnement des forces de police dans des zones, où se concentre la petite ou moyenne délinquance. Cependant, cela ne dit rien sur la légitimité de cette haine, qui est à plusieurs égards un miroir illégitime légalement parlant, du monopole de la violence légitime légalement parlant. Néanmoins, peut-on dire à ce titre que « tout le monde déteste la police », comme il est coutume d’entendre lors des manifestations anti-police ? A cette question, l’exemple le plus frappant est donné par l’origine du slogan « tout le monde déteste la police ». On a pu voir ces inscriptions lors des manifestations qui ont suivis la mort de Rémi Fraisse durant l’épisode du barrage de Sivens. Les banderoles complétaient alors l’adage par « y compris les policiers ».Le rapport de détestation est en réalité ciblé vers l’institution, et pas son incarnation directe.

 

« I’m gonna kick your ass! »

 

Ce rapport d’hostilité réciproque est largement nourrit par le degré d’opacité de l’institution policière, due au rôle qu’elle joue dans un état de droit. L’idée que la police est subordonnée dans une certaine mesure au droit est relativement fausse dans les faits. C’est la théorie que défend le philosophe Walter Benjamin dans Critique de la violence, lorsqu’il écrit : « Le « droit » de la police désigne bien davantage, au fond, le point où l’Etat, soit par impuissance, soit à cause de la logique immanente à tout ordre juridique, ne peut plus garantir avec les moyens de cet ordre les fins empiriques qu’il veut atteindre à tout prix. Ainsi, pour « garantir la sécurité », la police intervient dans d’innombrables cas où il n’existe aucune situation juridique claire». Quelques lignes après, il s’inquiète d’autant plus du rôle que doit jouer l’institution policière au sein des démocraties, que la violence qu’elle exerce est diffuse, légitime, légale et sans contre-pouvoirs. La police apparaît à bien des égards comme le point de fuite par lequel la démocratie peut dériver vers l’état d’exception.

 

Dès lors, quel rôle critique adopter vis-à-vis de l’institution policière et ses agissements ? Le philosophe et sociologue Geoffrey de Lasgagnerie dans son essai Penser dans un monde mauvais tente de le définir. Il analyse particulièrement la rhétorique utilisée par le cadrage médiatique, qui a labellisé les violences policières illégales de « bavures ». A cet égard, la phrase prononcée par Bernard Cazeneuve est typique de ce qu’il qualifie de diversion du pouvoir. Lorsque le ministre de l’intérieur de l’époque déclara : « Toutes les violences sont inacceptables », il insinuait que l’agissement légal et usuel de la police n’était pas violent. En effet, le cadrage médiatique laisse penser que si l’interpellé avait été violent, la violence policière physique aurait été légitime. Pour ce jeune philosophe, le terme « violence policière » n’est qu’un piège médiatique. Il invite à considérer comme violent les rites policiers journaliers, de manière à ne pas occulter la violence inhérente aux rites policiers usuels, permanents et légaux. Faut-il pour autant adopter une position radicale de répression vis-à-vis des forces de l’ordre et de leur violence ? Il répond dans une conférence qu’il est « contre le fait de répondre à la violence policière par la répression ». La répression ne peut pas être diffuse, elle doit trouver une cible : désigner un coupable rend nécessaire l’individualisation des problèmes. Ce ne seront alors pas les règles qui seront considérées comme problématiques, mais leur application. Leur légitimité ou leur bien fondé ne sera jamais interrogées. Le philosophe conseille d’effectuer la critique du système lorsqu’il fonctionne sans accrocs. C’est une sorte d’expérience de pensée uchronique, qui permet de ne pas se focaliser sur ces exceptions, qui sont des « des diversions du pouvoir ».

 

Le terme « violence policière » n’est qu’un piège médiatique : Il invite à considérer comme violent les rites policiers journaliers, de manière à ne pas occulter la violence inhérente aux rites policiers usuels, permanents et légaux.

 

Ainsi, il apparaît que le rôle de l’institution policière dans un état de droit est précisément de jouer à la police, c’est-à-dire mettre de l’ordre là où le l’Etat de droit a échoué. Cela ne signifie et ne justifie pas que les policiers en tant qu’être individuel doivent jouer à la police. Il est nécessaire que l’institution et ses membres se rendent compte de la violence physique et symbolique qu’ils détiennent entre leur main, rompant ainsi avec l’idée que la violence se cantonne aux relations interpersonnelles. La haine réciproque doit nécessairement être dépassée en vue d’un mouvement politique de contestation.