Éclaircissons tout de suite ce titre obscur.  « Korennik » est le nom donné au cheval central de la troïka russe. Car oui, avant d’être une formation politique, la troïka est un traineau traditionnel russe tiré par trois chevaux. La spécificité du « Korennik » c’est qu’il est  le cheval central et qu’il marche au trot tandis que ses congénères de gauche et de droite vont au galop. Il est donc moins vite fatigué que les autres et impose la cadence du véhicule.
Les deux premiers chevaux de la troïka russe moderne sont bien connus : Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev ont été les deux seuls présidents de la Fédération de Russie depuis le 31 décembre 1999. Mais qui est donc le « Korennik » ? Qui est ce cheval plus discret, au trot, mais qui reste essentiel pour que la voiture garde sa vive allure ? On ne le connaît pas bien en France : portrait d’Igor Setchine.

 

Dans la nuit du 14 au 15 novembre, le ministre du développement économique de la Fédération de Russie, Alexeï Oulioukaev, est arrêté à son domicile pour corruption. Il est accusé d’avoir demandé 2 millions de dollars en échange de son accord pour la vente de 50.8% des parts de Bashneft au géant Rosneft, deux entreprises pétrolières russes. C’est la première fois dans l’histoire de la Russie moderne qu’un personnage aussi important du gouvernement est détenu. Le jour-même, il est démis de ses fonctions par le Président Vladimir Poutine et est assigné à résidence. Lors de son procès, il accuse sans hésitation l’homme qui l’aurait piégé : Igor Setchine, le Vice Premier-Ministre du gouvernement de Russie et Président du conseil d’administration de Rosneft. « Le pot-de-vin a été provoqué par les fausses déclarations de Setchine. Les charges qui pèsent sur moi ne s’appuient que sur son seul témoignage ». Mais alors, qui est donc cet homme capable de faire arrêter un ministre ?

 

 

 

De 1999 à 2008 : un conseiller discret mais actif

 

Igor Setchine a étudié à l’université de Léningrad (Saint-Pétersbourg), à la faculté de lettres. Il y a appris le français et le portugais, qu’il parle couramment. Il faut surtout retenir qu’il fait partie du clan de Leningrad, très puissant à la fin de l’Union soviétique. Il est collaborateur à la mairie de la ville de 1988 à 1991, où il rencontre le conseiller aux affaires internationales du maire Anatoli Sobtchak, un certain Vladimir Poutine. Depuis ce jour ils ne se quitteront plus. Nommé premier ministre, Poutine fait de Setchine son chef du secrétariat, en août 1999.

Au début du premier mandat de Poutine, Setchine est un homme discret. Il se distinguera un peu lors de la tragédie du Koursk en août 2000, lorsque 118 marins périssent dans le naufrage de leur sous-marin nucléaire . Il tente à ce moment-là d’absoudre à tout prix l’armée et critique violemment tous ses détracteurs. Cet épisode illustre pour la première fois  l’attachement de Setchine à la première de ses valeurs : le patriotisme.

 

La doctrine essentielle pour comprendre Setchine est celle de la  « superpuissance énergique ».

 

On en aura un autre exemple en 2003, lors de l’affaire Youkos. Il n’est pas lieu ici de traiter de l’affaire mais rappelons rapidement les faits. On assiste à une lutte finalement assez classique entre le gouvernement russe et un oligarque, à ceci près qu’il s’agit ici du premier d’entre eux, Mikhaïl Khodorkovsky. Ce dernier est dépossédé de son entreprise et arrêté, puis sera envoyé en Sibérie pour un temps, jusqu’à qu’il soit gracié par Vladimir Poutine en décembre 2013. Pour lui cela ne fait aucun doute : il est la victime de Setchine. Il le dira d’ailleurs dans une interview au Sunday Times après sa libération : « Le second comme le premier procès ont été organisés par Setchine ».

Cette affaire nous renseigne en profondeur sur Setchine. D’abord elle dévoile son incroyable influence, puisqu’il est capable de mettre en danger un des plus puissants oligarques de Russie. Khodorkovsky a certes joué avec le feu mais son argent semblait être un rempart invincible. Pas pour Setchine. Ensuite, il faut tenter de comprendre les véritables raisons de l’affaire Ioukos. Pour beaucoup, la punition est tombée du fait des aspirations politiques de Khodorkovsky. Vladimir Poutine avait été très clair : « Pas de politique, seulement du business ».  L’oligarque n’a pas respecté cette règle du jeu et aurait été puni pour cela. On peut toutefois penser que Setchine avait d’autres raisons. En effet la chute de l’oligarque a été précipitée par ses négociations avec les entreprises Exxon Mobil et Chevron Texaco, qui voulaient acquérir la majorité des parts de Ioukos. Pour Setchine c’était déjà trop de politique mais surtout cela se heurtait à sa valeur fondamentale : le patriotisme. On ne peut pas permettre qu’un géant comme Ioukos tombe dans les mains des américains. C’est là que rentre en jeu la doctrine essentielle pour comprendre Setchine : celle de la  « superpuissance énergique ».

Cette doctrine est élaborée par Igor Chouvalov au milieu des années 2000. Setchine la reprend à son compte et en vient à considérer que l’énergie doit être le fer de lance de la politique russe moderne. Cela implique que les entreprises soient un outil pour l’Etat Russe et non pas une source de richesse privée. Pour Setchine le choix n’en est pas un : c’est le seul moyen pour que la Russie s’impose de nouveau sur la scène internationale. Ainsi dans les années 2000, les hommes d’affaire fidèles au Kremlin gardent leurs entreprises (pour un temps au moins) mais les gens comme Khodorkovsky ne peuvent pas être tolérés. Surtout lorsqu’ils envisagent de vendre une partie de leur entreprise aux américains. La chute de Khodorkovsky était donc pour Setchine un enjeu national, et non une simple volonté de contrôler de manière privée le secteur énergétique.

Cette idée de « superpuissance énergétique », Setchine la développe encore après l’affaire Ioukos, en prenant le contrôle du géant du pétrole russe, Rosneft. Ce sera son arme personnelle pour obliger les oligarques à obéir.

Setchine prend le contrôle du géant russe Rosneft en 2004

 

 

De 2008 à 2012 : Siloviki contre libéraux

 

Un épisode important survient en 2006 puisque le Procureur Général, Vladimir Oustinov, est renvoyé. C’est un grand ami de Setchine, leurs deux enfants se sont mariés. Pourquoi alors le Procureur Général est-il visé ? Car cette fois c’est Vladimir Poutine qui rappelle qui est le vrai patron. En effet Setchine s’était rapproché d’Oustinov, de Loujkov (alors maire de Moscou) ainsi que du premier ministre Mikhail Fradkov. Ce groupe commençait à discuter des élections de 2008, un peu trop au goût du président en place. En écartant Oustinov (qui deviendra tout de même par la suite ministre de la Justice), Poutine brise un groupe plus qu’il ne brise un homme. Il observe la montée en puissance de Setchine et il n’est pas dupe. A l’approche des élections de 2008, il devait donner un signal fort : personne n’est intouchable. Le « Korennik » n’est qu’un cheval au trop, Poutine reste au galop.

Comme nous l’avons dit, Setchine est un des leaders du clan de Saint-Pétersbourg. Il est important cependant de distinguer deux sous-clans en total désaccord. D’un côté les libéraux, avec notamment le premier ministre actuel Dimitri Medvedev. De l’autre, les siloviki, issus des milieux militaires ou de la sécurité (KGB, SVR – renseignement extérieur ou encore GRU, renseignement militaire). Setchine en est un des plus importants représentants.

En 2008 la succession de Poutine se préparait depuis quelques années et on ne savait qui de Medvedev ou de Setchine pourrait être désigné.

En 2008 celui-ci devient vice-premier ministre du gouverneur de Vladimir Poutine. 2008 est une année charnière. En effet la succession de Poutine se préparait depuis quelques années, et on ne savait qui de Medvedev ou de Setchine pourrait être désigné (Sergei Ivanov était également pressenti). L’ambitieux silovik face au calme et discret libéral : les deux meilleurs ennemis de Saint-Pétersbourg.

Comme on le sait, Dimitri Medvedev devient Président de la Fédération de Russie en 2008. Pour autant il ne peut pas écarter Setchine et celui-ci garde un rôle important.

Ainsi il se rend en Amérique du Sud la même année, avec le PDG de Gazprom et d’autres officiels. Le but de la visite est double. D’abord tisser des liens énergétiques avec les pays du continent, afin d’asseoir le statut de superpuissance énergétique de la Russie. Cela se fera notamment avec le Nicaragua et le Venezuela. Ensuite le voyage est bien sûr éminemment politique. La délégation se rend à Cuba afin de discuter notamment de la réouverture de la base russe sur l’île, fermée en 2001 en signe de bonne volonté face aux Etats-Unis.  Castro ne recevra même pas la délégation russe. Celle-ci rattrapera cet échec au Nicaragua et surtout au Venezuela. Setchine s’entend très bien avec Hugo Chavez et les deux pays d’Amérique du Sud  vont reconnaitre les territoires séparatistes de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud en échange de contrats énergétiques. C’est une victoire pour Setchine, qui s’affiche comme anti-américain aux côtés de Chavez. Ce dernier reconnaîtra que l’idée d’un programme nucléaire vénézuélien venait de Setchine. A la mort de Chavez en 2013, Setchine se rendra à son enterrement au Venezuela. Le contraste est fort (et voulu) avec celui qui veut être « l’Obama russe », son ennemi Dimitri Medvedev.

 

Igor Setchine et Dimitri Medvedev : les deux meilleurs ennemis

 

Ce sont les années où Setchine devient un personnage publique, connu pour être opposé au Président et absolument loyal à Poutine. Il n’hésite pas à s’en prendre aux personnages les plus importants de Russie, comme lors de l’accident de la centrale hydraulique de Saïano-Chouchensk, qui fera 75 morts. Après une enquête express, Setchine accuse Anatoli Tchoubaïs, grand libéral qui a joué un rôle clé dans les privatisations sous Eltsine et qui est par conséquent un ennemi mortel des siloviki. Setchine fera tout pour revenir sur les réformes qui ont été menées par Tchoubaïs et les libéraux.
Il s’en prendra aussi à la  « Famille », c’est-à-dire aux proches de l’ancien président Boris Eltsine, entre autre l’oligarque Oleg Deripaska ou la fille d’Eltsine, Tatiana. Son influence est telle qu’il commence à inquiéter même dans son propre camp, on dit qu’il a beaucoup d’influence sur Poutine. Un pas est franchi en 2010 lorsque Setchine utilise le maire de Moscou, Loujkov, pour critiquer Medvedv. Cette fois le président ne se laisse pas faire et le 28 septembre Loujkov, maire depuis 1992, est démissionné.

Ce qu’il faut retenir du mandat de Medvedev c’est que Setchine ne s’est pas laissé faire. Au contraire il a redoublé d’effort et d’influence pour ne pas être oublié. Il a tout fait pour installer ses hommes dans les ministères importants, comme Anatoli Serdioukov, ministre de la Défense sous Medvedev. Pour Setchine c’était un moyen de contrer le réveil des libéraux sous Medvedev, comme Tchoubaïs ou Alexeï Koudrine (ministre des finances jusqu’en 2011, qui s’est écharpé avec Serdioukov sur le budget de l’armée).

 

 

Après 2012 : le « Korennik » au galop ?

 

Après 2012 et avec le retour de Poutine à la présidence, Setchine reprend tout son pouvoir. En septembre 2014, il  passe à la vitesse supérieure.

Comme pour Khodorkovsky, une rumeur se répand qu’un oligarque va vendre une partie de son entreprise. Il s’agit de Vladimir Evtouchenkov, « le Bill Gates russe », dont l’entreprise Sistema possède alors 72% de Bashneft. Il est vraisemblable que la rumeur ait été lancée par Setchine, pour re-nationaliser Bashneft. En 2016, aucune des charges qui pesaient contre Evtouchenkov ne s’avèrera être fondée. On ne s’étonne plus que Setchine poursuive son objectif de faire de la Russie une superpuissance s’appuyant sur des entreprises énergétiques nationalisées. Ce qui est tout à fait nouveau c’est le choix de la cible. Evtouchenkov est complétement différent de l’ambitieux Khodorkovsky, qui envisageait de se présenter aux élections. C’est un oligarque qui jouait selon les règles du « pas de politique, seulement du business ». Comment expliquer alors cette attaque ? Sans doute Setchine a-t-il réagi cette fois sans vision à long terme. On a affaire à une décision privée, pour avantager son entreprise Rosneft, tout en s’en prenant aussi aux libéraux. Evtouchenkov est en effet un ami de Tchoubais ou German Gref (président actuel de Sberbank, plus grande banque russe). Gref s’en prendra violemment à Poutine et Setchine, critiquant la « d’une motivation au goulag » qu’utilise Setchine. Koudrine lui-même, pourtant très proche de Poutine, ne retient pas ses reproches.

L’affaire Evtouchenkov dévoile une fois de plus que Setchine a toute confiance en lui et qu’il peut désormais s’attaquer à n’importe qui. Mais surtout, il semble mêler désormais affaires personnelles et projet politique.

En 2014 Setchine est visé par les sanctions des Etats-Unis à la suite de la crise Ukrainienne. Il est interdit de séjour et ses avoirs sont gelés aux Etats-Unis. Il est également interdit aux citoyens et entreprises américaines de faire affaire avec Setchine. On doit aussi rappeler que c’est lui qui a signé avec la France en 2011 la vente des navires Mistral. Cet épisode conforte Setchine dans sa méfiance vis-à-vis d’un Occident perçu comme hypocrite : au final, les Mistral seront vendus à l’Egypte. Avec ces quelques éléments, il n’est pas difficile de comprendre que ces dernières années, Setchine n’a pas vraiment amélioré ses relations avec l’Europe ou les Etats-Unis.

Les récents événements semblent conforter l’idée de la montée en puissance de Setchine. Notamment suite au retour de l’affaire Vladimir Evtouchenkov, puisque l’oligarque a été condamné en août 2017 à payer 136 milliards de roubles à Rosneft pour avoir lui avoir «porté intentionnellement préjudice». Une fois de plus le paysage énergétique russe observe la toute-puissance de Setchine et cela ne peut qu’inquiéter les libéraux. Setchine est donc plus que jamais critiqué par ce  clan.

 

Setchine est toujours resté fidèle au boss : qu’en sera-t-il lors des élections en 2018 ?

 

Comment alors le considérer ? Le Financial Times parlait déjà de lui en 2010 comme le « Richelieu russe », troisième personnage du pays. Mikhail Zygar, dans son excellent livre et best-seller All the Kremlin’s Men, en fait même la deuxième personne la plus puissante de Russie.

Ce qui est sûr c’est que son rôle de leader des siloviki garantit une place à Setchine. La Russie d’aujourd’hui ne peut pas encore se passer de cette caste. D’autre part sa vision stratégique de « superpuissance énergétique » emporte l’adhésion de bon nombre de politiques. Si l’appropriation des entreprises privées ne se fait pas pour ainsi dire dans la finesse, la forme reste pour beaucoup moins importante que le fond. Son orientation clairement anti-américaine est aussi un atout quand on sait que bon nombre de Russes ne supportent pas l’oncle Sam. L’étude de la personnalité de Setchine nous permet donc d’affirmer que dans la société russe actuelle, les valeurs et idées qu’il incarne, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, gardent un large écho : méfiance vis-à-vis de l’Occident, patriotisme, volonté de puissance, croyance dans l’Etat, etc.

Toutefois on aurait tort de croire le futur de Setchine à jamais assuré. Après tout, nous sommes en Russie. Le procès d’Alexeï Oulioukaev pourrait bien se retourner contre lui. En effet des enregistrements de conversations entre les deux hommes ont été remis au tribunal tout récemment. Bien malin qui pourrait deviner ce qui va se passer dans les semaines à venir. Cependant restons réalistes : si des difficultés peuvent poindre à court-terme, on imagine mal qu’Igor Setchine entre en disgrâce et soit éloigné du pouvoir pour de bon. L’élection présidentielle en 2018 sera décisive pour Setchine et le rôle qu’il aura dans les années à venir. Restera-t-il ce « Korennik » qui marche entre Poutine et Medvedev ? Ce qui est sûr c’est qu’il est bien plus proche du Président actuel que de son Premier Ministre. Il a été depuis 1999 derrière bien des décisions importantes. L’ambition de cet article, pour reprendre la thèse de Mikhail Zygar, a été de montrer que Poutine n’est pas un bloc monolithique qui prend ses décisions seul. Ses choix sont façonnés par ses proches et différents hommes de pouvoir. Igor Setchine est sans doute le premier d’entre eux mais il existe bien d’autres personnages d’influence, qui méritent toute l’attention de ceux qui s’intéressent à la Russie. J’espère y revenir dans une prochaine série d’articles. D’ici là, retenez le nom de Setchine.

Il est l’une des clés qui ouvre l’une des portes de la compréhension de la politique russe actuelle.

Thomas Stemler

 

PS : Comme vous l’aurez compris je vous recommande chaudement le livre suivant si le sujet vous intéresse. Il n’a pas encore été traduit en français me semble-t-il.
Mikhail Zygar – All the Kremlin’s Men: Inside the Court of Vladimir Putin – 2016