A bien des égards, la carrière journalistique d’Anne Sinclair est reconnue par ses confrères comme étant une grande source d’inspiration. Radio, télévision, presse écrite : la journaliste a touché à tous les domaines. Diplômée de l’IEP de Paris, elle rejoint dès l’année suivant la fin de ses études les studios d’Europe 1, la radio dont elle avoue écouter chaque jour les émissions à la sortie des cours depuis ses 10 ans. L’émission 7 sur 7, qu’elle présente sur TFI pendant 13 ans, fait d’elle une figure incontournable du petit écran. Par la suite, elle tient des chroniques sur RTL, puis sur France Inter le weekend, avant de participer à la fondation du Huffington Post en France, en 2011. Si depuis le début de l’année 2017 Anne Sinclair a quitté son poste de directrice éditoriale au Huffington, elle garde toujours une place importante dans le monde journalistique, notamment grâce à ses livres ou sa tribune hebdomadaire publiée dans le JDD.

Fine analyste de notre monde, Anne Sinclair publie en mars Chronique d’une France blessée, livre rassemblant ses témoignages d’actualité depuis le début de la crise économique grecque jusqu’à l’apogée du PenelopeGate. Elle y livre notamment sa vision des grands événements ayant fait la une des journaux et revient sur les personnalités ayant fait du bruit. Ses mots justes et ses remarques avisées ne manquent pas de nous faire redécouvrir avec plaisir les temps forts de la vie politique française : le renoncement à un second mandat pour François Hollande ? « Un énorme gâchis ». Emmanuel Macron se lançant dans le plus grand pari de l’histoire de la Ve ? « Un utopiste juvénile ». Marine le Pen ? « Une personne bien moins intelligente que ce qu’elle en a l’air ».

 

Anne Sinclair en conférence à la Librairie Kléber. Crédit : DNA

 

A l’occasion de la conférence donnée en compagnie de Raphaël Glucksmann et Adèle van Reeth, dans le cadre des Bibliothèques Idéales et animée par Sciences Po Forum, Propos a eu l’occasion et le plaisir d’interviewer Anne Sinclair. En voici la retranscription.

 

Madame Sinclair, nous voudrions tout d’abord vous remercier de bien vouloir prendre un moment pour répondre à nos questions. Propos est le journal de Sciences Po Strasbourg, où les élèves de l’IEP abordent librement une grande variété de sujets. Dans le cadre de cette interview, nous serions intéressés de connaître le regard que vous portez sur le métier de journaliste ainsi que sur votre carrière.

 

Allez-y ! Posez donc vos questions !

 

Quelle est la source d’inspiration et de motivation qui vous a guidé tout au long de votre carrière ?

(réfléchis quelques instants ; soupire)

C’est la passion de ce qui se passe, la passion de l’information, la passion de dire que les affaires du monde concernent tout le monde. J’avais envie d’expliquer le monde tel qu’il est, un peu comme une fonction pédagogique. Cela peut prendre différentes formes, et chez moi c’était d’abord sous la forme d’une émission sur l’actualité (i.e « Sept sur sept ») pour essayer de la décoder. Ensuite j’ai fait de la radio, c’était la même idée et la même vocation. Maintenant, je fais de la presse écrite et j’écris des livres, mais c’est toujours l’idée qui me motive : donner les clefs tel que je les vois du monde tel qu’il va.

 

A ce propos, le coté gestionnaire et administratif dont vous avez hérité en devenant directrice du Huffington Post ne vous a-t-il pas éloigné de cette motivation ?

Si ! Et c’est justement pour ça que je ne le suis plus ! (rires). Je n’étais pas exactement directrice du Huffington Post, j’étais directrice éditoriale et je n’avais pas ce côté « gestionnaire ». On a commencé au Huffington nous étions une équipe de huit personnes, aujourd’hui nous sommes 32. Je m’occupais de la direction à titre gracieux pendant cinq ans, et j’avais envie de faire un peu autre chose. Déjà depuis l’année dernière je prenais peu à peu mes distances. Là maintenant ils sont tous très grands. Je reste la marraine, la fondatrice, la grand-mère, enfin ce qu’on veut.

 

Vous êtes franco-américaine : votre connaissance et votre expérience de la culture politique et médiatiques des Etats-Unis influencent-elles votre manière de traiter l’information ?

Non je suis de culture essentiellement française. J’ai été élevé en France et j’ai donc étudié en France. J’ai fait Sciences Po comme vous (rires). J’ai donc une façon très française d’aborder l’actualité. J’essaie néanmoins de prendre exemple souvent sur les américains qui ont une façon beaucoup plus exigeante quelques fois de percevoir leur métier.

 

Une petite question sur l’actualité. Dans votre livre Chronique d’une France blessée, vous relatez votre rencontre au printemps 2016 avec Emmanuel Macron. A cette occasion, vous faisiez un parallèle entre Macron et la posture du Général de Gaulle en 1957, qui attendait la mort de la IVe République. Après une longue campagne présidentielle et quelques mois d’exercice du pouvoir, cette comparaison est-elle toujours d’actualité ?

Très exactement, je ne faisais pas de parallèle entre Emmanuel Macron et le Général, mais je disais que LUI se voyait comme à l’aube d’une révolution, comme il l’écrit, et donc d’un changement profond des mœurs et des institutions. Pour l’instant, il bouscule beaucoup de choses avec la création de La République en Marche, avec le déferlement à l’Assemblée Nationale de têtes nouvelles… Il y a des choses en commun.  On retrouve cela aussi avec la symbolique retrouvée et un certain… Decorum. Cela peut rappeler en effet le Général. Je crois que les époques sont très différentes ! 58 c’était il y a combien ? 50 ans ?

 

50 ans… 60 ans !

Voilà 60 ans ! Les parallèles valent ce qu’ils valent ! De Gaulle restent toujours une figure inspirante et je pense que Macron l’a dans un coin de la tête, comme il a par exemple Mitterrand dans un autre coin.

 

Le style de communication du Président très « américaine » vous fait-il penser à une américanisation de la vie politique française, comme certains de vos confrères ont pu le souligner ?

Oui, je pense qu’il essaye d’avoir justement un petit mélange entre De Gaulle et Obama. Je veux dire le côté « proche des gens », « je roule mes manches et je dors sur un lit de camp à Saint-Martin », et puis « je signe en direct à la télévision », comme un président des Etats-Unis, pour promulguer une loi. Mais encore une fois, il ne faut pas trop s’attarder sur la communication : c’est tellement secondaire !

 

Pour finir ses interviews, Propos à l’habitude de demander à son interlocuteur quel est le livre qu’il conseillerait aux étudiants de Sciences Po. Quel ouvrage a marqué la personne que vous êtes et votre carrière ?

Ecoutez, mon livre de chevet est un livre qui n’est pas gai et qui annonce des grands bouleversements. C’est Stefan Zweig, Souvenir d’un Européen. Ah ça… (soupirs). C’est vraiment mon livre. Je le connais par cœur.

 

On tâchera de le lire alors ! L’interview touche à sa fin, une fois encore Madame Sinclair, merci pour votre temps.

C’est moi qui vous remercie.

 

F.M

 

Crédit photo :  Dernières Nouvelles d’Alsace, avril 2016.

Un grand remerciement à Anne Sinclair pour l’interview, ainsi qu’à Sciences Po Forum pour leur conférence.