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Marianne et rien d’autre !

Marianne et rien d’autre !

« Le clergé, voilà l’ennemi ! »

– Léon Gambetta.

Eugène Oger pour La Lanterne

Nous assistons à une régression de la pensée. Depuis une trentaine d’années, la société française est confrontée au « retour du religieux dans la sphère publique » (Jean-Paul Willaime). La laïcité et notre modèle républicain sont en danger. A qui a-t-on affaire ? D’une part, un catholicisme réactionnaire issu de l’ultramontanisme – l’ennemi héréditaire de 1789 –  ressort du silence. D’autre part, un islam communautariste de plus en plus dominé par le courant salafiste rejette les principes républicains. Face à cette surenchère de revendications religieuses, la République doit affirmer les valeurs qui l’ont fondée.

Au début du siècle dernier, René Viviani clamait à la Chambre : « Ensemble, d’un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des étoiles qu’on ne rallumera plus ». Ces astres morts étaient ceux du clergé. En ce jour du 8 novembre 1906, le célèbre discours du ministre socialiste clôturait de la plus belle des manières un processus entamé dès la Révolution, celui de la séparation entre l’Eglise catholique et l’Etat républicain. Au diable enfin, la morale religieuse, les ecclésiastiques d’Ancien régime, les Guerres de religion, le Concordat ! Au diable, la calotte antidreyfusarde !

Propre à l’histoire et à la politique françaises, l’arme redoutable qu’était l’anticléricalisme avait permis à la gauche – alors seul bastion des républicains –  d’atteindre son objectif, celui de faire de la croyance une affaire privée par le biais d’une laïcité forte et d’une école dotant la jeunesse d’un sens critique. S’il n’y avait plus de dieu, il y avait une patrie. Au fil des années, la société française semblait avoir tourné la page des préoccupations cultuelles. Les contraintes imposées par le curé à l’individu avaient disparu. La foi se pratiquait librement mais dans le lieu de culte concerné. On pouvait blasphémer Jésus. On pratiquait de moins en moins et sans se soucier du nombre de fidèles remplissant les bancs de la paroisse du village le dimanche matin à dix heures. La droite conservatrice, pourtant traditionnellement attachée à l’Eglise, avait fini par admettre le caractère laïque des institutions. A partir de l’après-guerre, les arguments de nature religieuse s’étaient raréfiés lors des luttes portant sur la gestion de la vieille cité française. La religion avait embrassé la Raison. C’était cela, le progrès !

Toutefois, la pacification des vieux clivages a entraîné une perte de vigilance de la part de la puissance publique. La conception originelle et radicale de la laïcité a laissé place à une conception plus libérale, prônant des « accommodations raisonnables » avec la religion, souvent justifiée par l’évolution du contexte. Or, aujourd’hui, la religion cherche à retrouver son rôle politique ainsi que son emprise sur les consciences, et le progrès recule.

Le constat est saisissant. Par exemple, en 2013, lors du débat national sur le mariage pour tous, de nombreux catholiques ont milité au sein du mouvement de La Manif pour tous (dont une partie n’a pas hésité à s’en prendre de façon absolument ignoble à une ministre de la République). Le poids des convictions religieuses sur le politique a réapparu comme jamais. La Manif pour tous a maintenant sa formation que l’on connaît, le mouvement Sens commun, qui promeut une vision rétrograde de la société, notamment en voulant revenir sur le droit à l’avortement. Sens commun s’est aussi prononcé en faveur d’une « laïcité apaisée », doctrine qui remet en cause la laïcité républicaine car elle « conteste la reconduction de la religion dans la sphère privée, et l’universalité ainsi conquise dans la sphère publique » (Henri Peña-Ruiz). Il s’agit d’un retour de la droite d’autrefois, celle qui « s’est toujours dressée en ennemie de la République » comme le dénonçait très justement Aristide Briand. Or « Sens commun compte bien peser à l’avenir » selon les propos tenus par Madeleine de Jessey, la porte-parole du mouvement ultramontain et membre du bureau national du parti Les Républicains. De plus n’oublions pas que François Fillon n’avait pas exclu de composer son futur gouvernement avec des membres de Sens commun. Une erreur fatale et un aveu calotin de sa part, alors que certains d’entre eux disent ne pas reconnaître le primat des maximes républicaines sur la loi de Dieu. Et que penser des propos ambigus comme ceux tenus par la députée Emmanuelle Ménard – qui n’est autre que l’épouse de Robert – lorsqu’elle déclare que « [sa] seule foi guide ses décisions en politique » ? Fervente catholique et favorable à une union des droites allant de LR au FN, elle est très proche de Mgr de Rochebrune, le Vicaire pour la France de la douteuse institution Opus Dei.

Dans la même perspective que le regain du catholicisme identitaire, la montée d’un courant salafiste de l’islam est également une menace pour nos principes. En effet, l’idéologie totalitaire qu’est l’islamisme contemporain se répand lentement dans le paysage politique français. S’il ne s’organise pas en un ordre clérical à proprement parler, le salafisme en France s’incarne aujourd’hui à travers diverses associations au double-discours sur la laïcité et aux tentations intégristes. C’est le cas entre autres de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), étroitement liée aux Frères musulmans, la fameuse confrérie s’appuyant sur le wahhabisme.

(Il est judicieux de remarquer que si le salafisme prospère aussi et avant tout dans le monde musulman, cela est un phénomène récent. Oui, il fut un temps où Habib Bourguiba ôtait leur voile aux femmes. Oui, il fut un temps où Gamal Abdel Nasser raillait l’idée selon laquelle une femme devait nécessairement se couvrir. Oui, il fut un temps où les étudiantes afghanes marchaient dans Kaboul sans burqa. Cette époque n’est pas si lointaine. L’obligation de se voiler n’est pas en soi une obligation coranique, elle relève d’une tradition propre à certains pays, aujourd’hui reprise à des fins discriminatoires et sexistes par les fondamentalistes. Ce n’est donc pas la croyance musulmane qui est en cause ici, mais bel et bien son interprétation puritaine que veulent imposer les salafistes, en France et ailleurs).

Bref, il apparaît que le wahhabisme – tout comme les courants extrémistes catholiques – défie les principes de notre Révolution, et plus précisément la liberté d’expression. Elisabeth Badinter le souligne, « il est devenu impossible de jouer le Mahomet de Voltaire ». Or on a le droit de choquer, de ne pas dire comme tout le monde. Les religions sont des idées comme les autres, on a le droit de s’en moquer, sauf s’il y a un risque de provoquer une agression envers des individus. Cela est valable pour chacune d’entre elles, mais les attentats de Charlie Hebdo nous ont prouvé que le fanatisme n’avait toujours pas rendu les armes. En 1988 déjà, des intégristes catholiques avaient incendié le cinéma Saint-Michel, pour empêcher la diffusion d’un film qu’ils jugeaient blasphématoire sur la passion du Christ.

Parallèlement au combat politique, toutes les dérives sectaires émanant des religions dites du Livre font que les droits des femmes sont bafoués. Il est en effet intolérable que des groupuscules catholiques « pro-vie » empêchent la loi d’être appliquée et commettent un délit d’entrave à l’IVG en exerçant des pressions sur des centres de planning familial afin d’empêcher des citoyennes en détresse d’avorter. Il est également insupportable que des cafés interdits aux femmes puissent exister sur notre territoire à la suite de pressions venant de fondamentalistes musulmans qui profitent de la faiblesse des pouvoirs publics, comme on l’a vu à Sevran.

Une part de l’Eglise – qui ne se tient plus tranquille – et l’islamisme, cherchant à triompher de la liberté (que ce soit par le biais du terrorisme ou à l’aide de moyens légaux), l’Etat républicain ne doit pas hésiter à être ferme. Afin de contrer deux idéologies obscurantistes qui défient ses principes et son autorité, la République doit assumer sa laïcité combattante (ce qui est en somme un pléonasme puisque Ferdinand Buisson, l’inventeur de ce mot bien français, l’avait dès le début utilisé contre le clergé). Elle doit réaffirmer ses idéaux hérités des Lumières, réaffirmer l’universalisme républicain et refuser la segmentation de la société entre communautés. Elle doit rester fidèle à ses valeurs fondatrices, en assurant le libre exercice des cultes tout en veillant à ce que les religions ne troublent pas l’ordre de la cité, par une limitation de leur marge de manœuvre dans la sphère publique. La puissance publique ne doit pas donner de concessions à la religion comme elle est souvent en train de le faire au niveau des municipalités, sous couvert de rechercher la paix sociale (méritent d’être citées les provocations de Laurent Wauquiez ayant concerné la crèche géante de sa mairie, l’iftar organisé par la mairie de Paris ou encore l’initiative de l’association « culturelle » Smile 13 à Marseille sur une journée « awra » dans un centre aquatique privatisé). Au sein de l’administration républicaine, l’interdiction absolue de toute manifestation religieuse doit être maintenue, et bannis les signes ostentatoires relevant du culte dans les écoles, collèges, et lycées publics (sauf les signes discrets comme la législation le prévoit, tel que le port au cou d’un croissant, d’une croix etc.) Ce fut précisément en ces lieux que pour la première fois depuis 1886, la religion entra de nouveau en conflit avec l’enseignement laïque. C’était à Créteil en 1989, lorsque trois jeunes filles avaient porté le voile en classe.

Si la République est par essence inflexible avec les oppresseurs, c’est parce qu’elle est compatissante pour les opprimés. Combattre le projet politique d’une religion, c’est aussi protéger les croyants et les non-croyants. Au même titre qu’il faille refuser l’instrumentalisation de l’islamophobie opérée par nos ennemis, celle-ci étant la plupart du temps invoquée pour museler toute critique envers le péril islamiste et ses revendications, il est impératif de dénoncer la récupération du principe de laïcité par l’extrême droite à des fins antirépublicaines. Soyons clairs, un parti comme le Front national (ou un site web comme Riposte laïque) se sert de la laïcité pour commettre un odieux amalgame et stigmatiser les citoyens français de confession musulmane. On ne doit pas l’accepter. Dans cette logique, il est crucial de ne pas céder aux demandes démagogiques telles que l’interdiction du port du voile et du burkini – tout identitaires qu’ils soient – dans la rue ou à la plage, car ils ne menacent pas l’ordre public. Le but n’est pas de pratiquer un athéisme d’Etat digne d’un Jacques-René Hébert.

La protection des croyants et non-croyants doit passer également par la prévention de toute dérive communautaire entre citoyens français. Malheureusement, l’attentat de la paroisse de Saint-Etienne-du-Rouvray en a été une macabre illustration. Il nous a montré qu’en tuant un prêtre innocent, non seulement l’islamisme s’attaquait à la France républicaine, mais également à une partie importante de son héritage historique millénaire, cher à beaucoup de Français. Mais un extrémisme peut en cacher un autre, et contrairement à ce qu’ordonnent des personnalités politiques comme Marion-Maréchal Le Pen, Emmanuelle Ménard ainsi que l’opinion radicalisée du catholicisme, il n’est pas question de partir en croisade contre d’autres Français au nom de nos racines chrétiennes sous prétexte que ces derniers sont de confession musulmane. Les leçons de la Saint-Barthélemy n’ont décidément pas été retenues. A l’égard des deux communautarismes, il faut donc que la République impose sa loi et rappelle son primat. Aucune laïcité libérale ou réformatrice à l’anglo-saxonne n’est souhaitable en France, car comme l’a si bien résumé Jean Jaurès en 1905, « la France n’est pas schismatique, elle est révolutionnaire ! »

Jadis, ainsi l’écrit l’historien Theodore Zeldin, le président du Conseil Emile Combes – une des figures majeures de la Séparation et anticlérical notoire – voulait « républicaniser l’administration, l’armée et l’Eglise ». C’est chose faite pour les deux premières… Il ne reste plus que l’Eglise, ou plutôt, les Eglises. Alors, nous pourrons de nouveau chanter « Ah ! Ca ira »

« La critique de toute religion est la condition de toute critique »

– Karl Marx.