Dix mois après avoir suscité curiosité et scepticisme, Emmanuel Macron et son parti La République en Marche ont fait une entrée fracassante dans le paysage politique français. Sa victoire nette à la présidentielle, puis aux législatives, lui permet de jouir d’une position hégémonique au sein de nos institutions.

Parti de Bercy en conquérant, il s’affiche désormais en tant que maître des horloges, monarque solitaire planifiant la mise en œuvre de ses réformes depuis l’Olympe : chaque centimètre du terrain est investi avec poigne, chaque geste savamment médiatisé par le nouveau président, comme s’l voulait démontrer au grand public que sa fonction était retournée, après un quinquennat « normal », au sommet des monts les plus inaccessibles pour le citoyen moyen.

 

Les soupçons de la toute puissance macronienne.

Après avoir endossé le costume du pouvoir avec une habilité déconcertante, le Président parachève ainsi son verrouillage de notre vie politique. Grâce à ses 308 députés, il dispose d’une assemblée docile, taillée à son image et aseptisée de toute opposition sérieuse. Du fait de sa large majorité, les alliés encombrants de la REM ont été presque immédiatement balayés des postes stratégiques, polissant un chemin dépouillé de tout obstacle pour celui que la presse surnomme Jupiter. Marchant dans les pas des  figures les plus égocentrées de l’Histoire de France, Emmanuel Macron s’en va ainsi tenir son discours d’adresse au Congrès à Versailles, ultime manœuvre du début de son quinquennat pour s’imposer comme la figure impériale de la République.

Un Premier ministre éclipsé, des collaborateurs choisit sur le volet, des pressions exercées à l’égard de la presse et une distance quasi infinie entre les citoyens et le Président : plus personne ne semble en mesure de contester légitimement le leadership.   Quand bien même les promesses d’une démocratisation des institutions fustigeaient de toute part pendant la campagne présidentielle, c’est bel et bien cet air napoléonien qui règne depuis le 7 mai sur le pays. Cinq ans après l’hyperprésidence Sarkozy, les français renouent ainsi avec la tradition du culte du chef, duquel il conviendrait de se méfier.  Alors que l’exécutif ne rencontrera aucune élection avant 2019 avec les prochaines européennes, de nombreuses suspicions naissent déjà à l’égard du libéralisme érigé en leitmotiv par la REM. Faut-il craindre que les frondes au pouvoir ne soient pas en mesure de freiner la toute-puissance palpable du début du quinquennat d’Emmanuel Macron ? En dépit de la forte abstention, le citoyen a-t-il encore un mot coercitif à prononcer contre le monarque qu’il a propulsé sur le trône élyséen ?

 

Une opposition hors de portée de nuire.

Si la durée sur laquelle cet article s’appuie est relativement restreinte pour porter un jugement objectivement fondé, la question de l’efficacité des garde-fous de la démocratie peut se poser :  au même titre que syndicats et associations, de nombreux députés de part et d’autre de l’opposition tirent déjà des sonnettes d’alarme. Du coté majoritaire au palais Bourbon, les 308 députés marcheurs ont été sommés dès l’arrivée du sergent Ferrant de se plier à la règle de discipline parlementaire afin d’avaliser l’ensemble des textes préalablement préparés dans les ministères. Eux-mêmes sont soutenus tacitement par 42 députés MoDem et 36 députés constructifs, à qui les postes traditionnellement réservés à l’opposition réelle ont été transmis.  Ces faux-pas du parti du président n’ont pas manqué de faire s’insurger les 191 députés qui ne voteront pas, a priori, la confiance au gouvernement Philippe II. L’animosité qui a pu se sentir dès le début de la XVe législature est d’autant plus grande que le  Parti Socialiste et les  Républicains, après leur cuisant échec à la présidentielle, ne sont plus en posture d’incarner l’opposition forte qu’ils ont toujours jouée en période d’alternance. Mort debout, le parti de la rue de Solférino entame tout juste sa période de convalescence : avec le départ ou la défaite de tous ses ténors, la rémission sera longue et l’opposition marginale. Quant aux Républicains, les revoilà relancés, comme en 2012, dans une guerre des chefs fractionnant la petite force qu’ils avaient réussi à conserver après le second tour des législatives. La scission du groupe parlementaire et le match Pécresse/Wauquiez sont autant de querelles intestinales qui  amoindrissent leur poids dans le combat qu’ils entendent mener contre La République En Marche et ses alliés. Sans parler du cas des Insoumis et du Front National qui, du fait du scrutin majoritaire, ne pourront pas constituer une force numériquement conséquente contre le gouvernement, l’opposition saurait-elle trouver un fondement dans la rue ? Solution préconisée par nombre d’acteurs politiques, le troisième tour social semblerait déjà compromis par la désunion des syndicats, mais aussi selon le gouvernement par les chiffres de l’abstention, qui constituerait la preuve du désintérêt des français pour la politique.

 

Abstention record : témoin de la défaite du politique ?

Argument de taille avancée par le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, au soir des résultats du deuxième tour des législatives, l’abstention serait en général « un échec de la politique ». S’élevant à 57,36 %, celle-ci interroge : essayant de tirer les causes de ce record historique pour l’élection majeure d’une démocratie représentative, quotidiens, statisticiens et politiques s’accordent pour expliquer que la longueur de la période électorale a très certainement rebuté les six électeurs sur dix qui ne sont pas allés aux urnes. Selon eux, l’enchaînement des primaires de la droite et de la gauche, des présidentielles et des législatives, vient finir d’entacher le désintérêt des Français à l’égard de l’action de ses représentants. Réaction compréhensible lorsqu’on la couple à l’immoralité des affaires touchant chaque parti au cours de ces six dernières années, la justification portée par les matinales au lendemain du scrutin est insuffisante. La théorie de la lassitude ne peut être un argument suffisant pour retirer au citoyen la légitime opposition qu’il manifeste en refusant le vote.

Quand bien même le gouvernement entendrait pouvoir renouer le lien de confiance perdue entre le citoyen et la politique, on ne peut affirmer que le citoyen a totalement rompu avec la politique.  En reprenant la bien connue distinction établie par Max Weber entre la politique et le politique, il serait même possible d’affirmer que la période électorale qui vient de s’achever a marqué, en dépit des chiffres déplorables de l’abstention, un accroissement de la participation des citoyens au débat et à l’action politique. En effet, au travers de questions aussi larges que celle de la laïcité au moment des primaires de droite ou que celle du salaire universel au moment des primaires de gauche, ce sont des pans entiers de la société qui ont été amené à réfléchir sur des piliers de la science politique. En matière de mobilisation, le recours quasi systématique et aux réseaux sociaux, et plus particulièrement à YouTube, a permis pour les candidats et leur parti de toucher une plus grande part de l’électorat. Plus dynamique, la campagne aura vu des milliers de militants se lancer pour la première fois dans l’arène politique. C’est particulièrement vrai du coté de la France Insoumise qui a su reprendre à son compte une grande partie des voies qui s’étaient élevées lors des seetings, place de la République, de Nuit Debout ; mais aussi celui de la République en Marche et de ses helpers. C’est grâce à cette forte implication du citoyen que des victoires ont pu être remportées, comme dans la première circonscription de la Somme, où François Ruffin a remonté ses scores du premier tour grâce à une mobilisation de terrain.

Vains et mensongers sont les sophismes de ceux cherchant à trouver une justification à leur propre échec. Si l’abstention constituerait une faiblesse pour l’action citoyenne, cela ne serait qu’au prix d’un abandon total des autres moyens existant pour se dresser contre les abus de pouvoirs de nos représentants. Face au marasme que l’on cherche à nous attribuer, il est vital de prolonger l’engouement qui a été démontré de part et d’autre du pays au cours de ces derniers mois. Alors que l’Assemblée est hors de portée de nuire à l’exécutif, il s’agit de ne pas laisser au gouvernement le droit de déclamer « la défaite de la politique » qui leur permet de fonder une action désintéressée de la chose commune. D’un point de vue strictement logique, il serait d’ailleurs rationnel de ne pas imiter les représentants faisant passer leurs intérêts particuliers avant l’intérêt de tous, les mêmes représentants que nous avons éliminés par les urnes au nom de la morale. Il est grand temps de transformer l’optimisme latent, né du ras-le-bol général et qui se manifeste depuis plus d’un an déjà. Telle est et telle sera la seule opposition recevable et légitime que pourra recevoir Jupiter le jour où il abusera du blanc-seing qui lui a été malencontreusement laissé