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Interview de Philippe Poutou

Interview de Philippe Poutou

Suite à la réunion publique organisée par le NPA le 6 mars dernier, à la Maison des Syndicats de Strasbourg, nous avons voulu interroger le candidat Philippe Poutou. L’ouvrier de chez Ford développe pendant plus d’une heure et demie son programme. Au terme de son intervention, il accepte de répondre à nos questions.

Poutou

A.C – F.M : Un an après Nuit Debout, que pouvons-nous retenir du mouvement alors que celui-ci a largement disparu de la sphère médiatique ? Comment peut-on le faire perpétuer malgré ce silence ?

P.Poutou : Eh oui c’est vrai, on aurait pu espérer qu’il y ait des conséquences plus directes, notamment à la rentrée de septembre. Ça aurait pu redémarrer mais le problème c’est que ça ne marche pas comme ça : quand un mouvement s’arrête, c’est toujours très difficile de le redémarrer. Mais ceci dit nous, on positive beaucoup, on espère mais on pense c’est un mouvement qui est très utile. Parce rien que d’avoir pu remettre en avant les idées de la lutte, de la contestation et même des idées généreuses, anti-raciste, écolo et solidaires avec les migrants contre les politiques d’austérité, c’est hyper important. Il y a une sorte de sursaut, même si les manif’ n’étaient pas énormes en comparaisons avec le mouvement de 2010 ou même de 95. Ceci dit il y avait une opinion publique qui était largement favorable. Ça faisait un peu comme si il y avait une délégation dans la rue qui faisait respirer tout le monde. Parce qu’en fait on étouffait sous les politiques hyper libérales de Sarkozy et puis de Hollande. Et tout ça en même temps sous l’état d’urgence qui était une sorte d’assommoir. Et là il y avait un mouvement qui a surpris tout le monde et qui fait du bien. Et nuit debout c’est l’expression même d’un tel mouvement: ça montre qu’il y a une jeunesse et pas que des jeunes qui aspirent à autre chose, qui sont pour une tout autre société que ce qu’elle qu’on nous impose. Donc ça c’est rassurant. Et nous on pense que c’est un gros point d’appui pour la suite. Voilà . On est plus entrain de discuter d’il y a 60 ans, d’il y a 80 ans quand il y a eu le front populaire ou il y a 20 ans quand il y a eu 95. L’année dernière il y a eu un beau mouvement et on peut trouver des forces et des inspirations dans ce mouvement là.

A.C – F.M : Ce mouvement là, dites-vous, donne espoir. Pourtant, vous expliquiez lors de votre intervention que les français perdaient espoir et se décourageaient face au « tous pourris » [N.B les scandales abondants sur l’ensemble des politiques, tout azimut]. Peut-on encore voir naître, selon vous, une réelle impulsion, un vrai changement, alors que l’espoir se meurt chez les électeurs ?

Ah bah c’est sûr que si la vision c’est que tout est pourri, c’est comme ça qu’il y a finalement de la résignation. Il n’y a plus aucun espoir en rien du tout : on subit à plein niveau une société de plus en plus dure pour vivre, de plus en plus violente. La violence, ce n’est pas seulement les policiers qui frappent dans les quartiers populaires, c’est aussi cette richesse là, et toutes les idées qu’on ne comprend pas. Puis la violence est à l’échelle planétaire, parce qu’on voit des Trump, on voit des Poutine, on voit des Assad, on voit des peuples massacrés et on voit même des catastrophes comme la famine aujourd’hui en Afrique de l’Est. La violence est de toute part. Donc après quand on est dans ce monde là et puis qu’on subit, et bah c’est sûr qu’il y a de quoi se décourager d’une part et après on comprend aussi que là dedans, il y a des gens qui votent un peu n’importe quoi. Je parle des gens les plus dans la merde. Donc après ce qui peut renverser le truc, c’est qu’à un moment donné il y ait des courants politiques ou des associations… enfin des militants, qui disent « bah nan, bah nous on va se battre, on va résister » et qui remettent au goût du jour la résistance. Et de ce point de vu là, le mouvement contre la loi travail, il nous aide à ça. Et puis pas que, mais il y a plein d’autres exemples, Notre Dame Des Landes ou Bure ou Sivens qui sont des exemples symboliques de résistance. En réalité la résistance y’en a pas mal : Cédric Herrou, en voilà un qui est jugé parce qu’il a aidé des migrants. C’est un acte de solidarité et de résistance terrible parce qu’en plus ça donne envie à d’autres. Ca fait poser des problèmes. Des gens occupent des épaves… enfin des bâtiments administratifs vides pour loger des familles, y’en a à Bordeaux, y’en a à Rennes, y’en a à Toulouse. On a les exemples là. Ce sont des gens qui se battent pour défendre un bureau de poste ou une maternité ou un hôpital. En réalité, partout il y a des bagarres comme ça, des résistances. Mais après le problème qu’on a c’est que ça ne se voit pas de loin. En fait, on les voit que quand on habite à côté. Donc la question c’est « comment on met en réseau tout ça ». Donc en fait il y a de la résistance, il y un espoir quand même et il faut qu’on arrive à remettre en place un outil qui permette de rassembler tout ça et qui au bout du compte nous permettrait de changer le rapport de force. Car ce qui est terrible c’est ça, c’est qu’il y a plein de gens qui se battent au quotidien mais dans un coin et du coup, l’efficacité reste très relative. Donc après voilà quoi, c’est ça, c’est relever la tête. Nous dans cette élection là, c’est ça qu’on veut faire. On n’a pas la prétention; on ne pense pas qu’on est des super héros et qu’heureusement on est là, mais au moins on est là pour le faire quoi, pour aider à ce que certain se disent « mais oui, c’est vrai, c’est vrai qu’il faut se battre, c’est vrai qu’ils ont raison, comment on fait ? ». On veut remettre ça, vraiment faire en sorte que la discussion elle ait vraiment lieu, qu’il y ait un début entre nous et puis qu’on reprenne confiance en nous.

A.C – F.M : Vous dénonciez tout à l’heure la classe politique qui ne se renouvelle pas et qui défend le milieu social dont elle provient. Selon vous, faut-il « abolir » le système des grandes écoles pour éviter cette reproduction ?

Ouais ouais les grandes écoles bien sûr, mais après c’est le côté un peu visible, comment ils fabriquent….’fin comment leurs écoles fabriquent des successeurs et des défenseurs de demain du système. Donc évidemment, donc après c’est pour ça qu’il faut qu’on arrive à discuter de comment on combat le système. Et donc c’est vrai que c’est là qu’il faut arriver à comprendre que le politicien c’est ce qui est devant. C’est la vitrine, la réalité du système et la réalité du pouvoir. C’est les capitalistes. C’est eux qui tiennent tout. C’est eux qui payent. Ils ont une justice à leur service. Ils ont une police à leur service. Et donc du coup on a des lois qui sont étudiées pour défendre ce système là. Et donc c’est comment on remet en cause tout ça. Mais ça peut commencer superficiellement par les écoles. Mais le fond du problème c’est la remise en cause de la possession de l’économie par les plus riches.

A.C – F.M : La semaine dernière se tenait le salon de l’agriculture. Ce soir vous avez beaucoup parlé des ouvriers et des jeunes. Que dire de la situation des agriculteurs ?

Les agriculteurs, c’est pas loin de 700 suicides à l’année chez les petits paysans et les petits exploitants. En fait, ici, on a l’exemple typique d’un capitalisme qui est capable de détruire réellement. Il détruit l’agriculture, il broie des gens et il empêche de vivre des tas de paysans de leur propre travail. On voit bien que leur travail est payé en dessous. Nous aussi on est passé aussi au salon de l’agriculture. Donc on a discuté avec la confédération paysanne et le MODEF [aka. La Confédération Syndicale Agricole des Exploitants Familiaux]. C’était très intéressant parce que là aussi il y a comment on arrive à défendre une autre agriculture qui est opposée au productivisme, qui est opposé aux logiques capitalistes. Alors là, il y a déjà la revendication basique. C’est un revenu minimum pour tous les paysans. Parce qu’il ne faut pas que le revenu soit dépendant des aléas climatiques ou des aléas des cours des marchés des matières premières. C’est déjà ça et à partir de là, comment on remet en cause une logique de concentration, une logique de rentabilité. Et c’est le comment on peut faire, parce que le problème il est là, c’est de revenir à la ferme, à la petite ferme, de revenir à la petite exploitation. Pas dans l’idée que c’était mieux avant, que c’est mieux quand c’est tout petit, mais c’est qu’il n’y a que comme ça qu’on peut produire et à la fois respecter les conditions de travail des paysans et une alimentation saine pour la population. C’est à l’opposé de ces logiques de concentration. Et les paysans du MODEF racontaient qu’en fait eux se sont fait piéger. Ils ont cru pendant un demi siècle que la seule issue c’était effectivement de grossir et de grossir, d’avoir plus de vaches, d’avoir plus d’hectares, de cultiver plus. Et donc, parce qu’il fallait cultiver plus, il fallait des engrais pour être plus rentable. Pour les bêtes, il fallait les nourrir le plus rapidement possible et le moins cher possible. Donc ça a été les farines animales. Cette course folle a amené à détruire la petite paysannerie. Aujourd’hui, ils s’en rendent comptent pour les plus conscients. Il y a donc véritablement une bataille à mener contre ces logiques là. C’est la lutte contre l’agrochimie industrielle, contre les distributeurs, contre les banquiers, les distributeurs, les Carrefour. Enfin tout ceux qui en fait dominent et imposent leurs règles aux producteurs, aux petits producteurs. C’est une bataille contre les gros capitalistes de l’agriculture. En fait, on a l’illustration de ce que le capitalisme est capable de faire en pire dans le monde de la paysannerie.

A.C – F.M : On voit bien que le système de parrainage vous dessert. Pensez-vous qu’il est nécessaire aujourd’hui de remplacer ce système ? Comment procéder ?

Eh bien on le dénonce nous. On essaye de le dénoncer en tout cas en essayant d’expliquer en quoi c’est anti-démocratique, en quoi la Loi est volontairement perverse. Et la loi sur les parrainage, son objectif c’est bien seulement de nous écarter, nous “les gauchistes”. C’est aussi d’écarter, grosso-modo, les petits candidats parce qu’ils veulent jouer entre eux. Avoir des gros candidats avec des petites idées. Donc ils veulent faire ça quoi, écarter tout le reste. On essaye de le démontrer, d’expliquer ça et après la solution de rechange à notre avis serait que ce soit la population elle-même qui désigne les candidats. Parce que c’est vrai qu’on est pas non plus dans l’idée que n’importe qui peut être candidat. Sans parler du fait que le président, on en veut pas. En réalité si on devait discuter d’une société avec un pouvoir collectif, ça se passerait pas comme ça. Ca serait comme dans les quartiers, comme dans les régions, partout où la population s’organise, où elle décide de sa propre représentation : localement en lien avec le national. Mais là si on parle juste aux plus rapides, l’élection présidentielle, tant qu’elle est là, le moins injuste ça serait que ce soit la population elle même qui décide de qui peut être candidat. En fait c’est comme en Espagne, ça existe : il y a un seuil à 100 000 parrainages, il faudrait vérifier, mais c’est la population qui décide et puis donc tout ceux qu’ont moins je ne sais pas combien peuvent être… Il n’y a pas de présidentiel en Espagne, mais il y a un système comme ça pour les candidatures. Donc en fait ça serait la seule solution. parce qu’en plus, les élus n’en veulent pas de ça. Ils n’en veulent pas. Ils disent « ah nan mais pourquoi nous on désignerait plus ? ». C’est vrai, pourquoi ça serait les élus qui le feraient ? Encore ils seraient autonomes les élus, s’is n’auraient pas de pression. Mais c’est complètement dingue, la loi est archi-hypocrite parce les partis ont les moyens d’imposer à leurs propres élus de parrainer un candidat et pas un autre, ce qui est à l’opposé de ce que dit la loi. La loi dit que chaque élu est libre et en réalité non. Celui qui est dans un parti, il a des obligations. Après t’en as qui prennent des libertés mais ceci dit, il y a quand même les consignes de parti. Après il y a les pressions diverses et variées dans les conseils départementaux et régionaux. Ou même encore aujourd’hui on le voit, l’illustration c’est qu’il y a des écolos qui seraient plutôt tentés de parrainer notre candidature et qui, dans les accords qu’il y a entre Hamon et Jadot aujourd’hui, subissent des consignes inverses. Donc ça nous enlève des possibilités parce qu’on pensait qu’avec l’abandon de Jadot on allait en avoir plus. Mais en réalité c’est beaucoup plus compliqué parce que le PS met la pression pour que les écolos parrainent Hamon alors qu’il en a largement assez. Donc on est dans des trucs très pervers et hypocrites et en même temps, l’objectif est clair d’écarter des gens comme nous

A.C – F.M : Pour mieux se faire connaître, Youtube est-il la plateforme idéale pour mieux se faire diffuser, comme c’est actuellement le cas de nombreux partis, notamment l’UPR ou la France Insoumise?

Moi je ne maitrise pas du tout ça mais on met des vidéos sur Youtube

A.C – F.M : Je veux parler ici de vidéos qui sont vraiment faites pour Youtube comme peuvent faire Mélenchon ou l’UPR, c’est à dire des formats spécifiques pour Youtube. Pas seulement de simples rediffusions de meetings…

Des formats courts par exemple….

A.C – F.M : Par exemple

On essaye mais on est moins doué visiblement. Mais c’est vrai. Mais Mélenchon lui a une équipe payée pour, quoi. Et ce n’est pas parce qu’on paye pour qu’on a de la qualité mais nous on bricole comme on peut. On a pas de permanent. Bon moi je suis payé par le parti 3 jours par semaine pendant la campagne, mais on a quasiment pas de permanent dans le parti. On en a un qui s’occupe du journal. Mais en fait on a pas d’équipe pour faire ça. Alors on essaye de faire ça comme on peut. On fait des vidéos qui sont souvent très amateurs ou très amatrice. Et c’est peut être un des trucs qui fait qu’on est moins efficace sur les réseaux sociaux. Mais on y pense. Mais on fait un peu comme on peut et malheureusement on fait des fois la démonstration du fait qu’on ne sait pas bien faire les choses. C’est vrai que c’est une faiblesse qu’on a. Mais c’est aussi les faiblesses d’un petit parti. On est une petite organisation avec du coup moins de compétences, ça c’est mathématique hein. Et comme on a pas d’argent, et bien ça a quand même réduit les possibilités. Mais sinon ouais, nous on est d’accord sur l’utilisation de Facebook, tout ça. Bon petit à petit on s’y met, on généralise. Même cette année la vidéo on en fait plus qu’on en a fait. Bon on a fait des vidéos à la con, c’est sur mon Facebook que je les met moi. Des petites blagues comme ça qu’on essaye de faire par-ci par-là. Par exemple au salon de l’agriculture, j’ai fais un truc, mais c’est vraiment… c’est vraiment des conneries quoi * rire *. J’étais au salon de l’agriculture et on a fait une petite vidéo d’une minute à peine où j’ai le plan du salon de l’agriculture. Puis je cherche le stand Ford parce qu’il n’y étaient pas. Parce que c’est le même endroit le salon de l’agriculture et le salon de l’automobile. Et donc voilà j’arrive et je dis “il est où ? ils sont où Ford ?”. Parce qu’ils n’étaient pas au salon de l’auto. Donc on fait comme s’ils allaient venir au salon de l’agriculture. Voilà. Des blagues à la con on en fait. Bon après ça marche un peu quand même. Mais bon, c’est pas…. * rire *

D’accord. Et bien merci beaucoup

par Antoine Couillaud et Florian Martinez.