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A vol d’oiseau. Nouvelles d’Irak

A vol d’oiseau. Nouvelles d’Irak

En avril 2016, je me suis rendu dans la région du Kurdistan irakien, à l’est de Mossoul, à la rencontre des familles de réfugiés qui fuient les combats. Près d’un an après ce voyage, la question de la résolution du conflit reste toujours actuelle.

Village d'Al Koch
Village d’Al Koch

Malgré le bruit des hélicoptères de nuit, et les lointains coups de feu qui troublent parfois le calme plat dans la ville chaude, il est difficile de se douter que quelques mois plus tôt, Erbil restait un des derniers remparts contre l’offensive des djihadistes. A 80 kilomètres des premiers villages tenus par l’Organisation Etat islamique (OEI), la capitale du Kurdistan se tient debout autour de sa citadelle, son souk, ses camps de réfugiés.

Il y a longtemps pourtant que les touristes ont déserté ce qui devait être la « capitale 2014 du tourisme arabe ». Des centaines de familles s’entassent maintenant dans des hôtels en voie de construction, abandonnés par leurs propriétaires depuis le début de l’offensive historique des djihadistes à l’été 2014. Près de trois millions d’Irakiens ont fui les régions de l’ouest aux mains de l’OEI pour se réfugier dans les provinces du Kurdistan. Ici, les familles chrétiennes et musulmanes vivent -séparément- dans un calme relatif, des écoles de fortune se dressent et on tente tant bien que mal de reprendre un quotidien normal. Mais la détresse d’être « réfugié dans son propre pays » persiste, me confie la femme de l’avant-dernier gardien du couvent de Mossoul, dont le fils a été kidnappé par l’OEI lors de la prise de la ville.

Les familles Yézidis, quant à elles, meurent en plein soleil sous des abris qui s’effondrent, au bord des routes où personne ne s’arrête. Les Yézidis, éternels boucs émissaires, vivent en 2014 leur soixante-treizième farman (« décret du sultan », terme ottoman désignant les tueries ordonnées à la fin du XIXème siècle par le sultan Abdülhamid II). Qualifiés d’ « adorateurs du diable » par l’OEI, ils ne bénéficient pas de la protection accordée aux chrétiens ou aux musulmans : les hommes sont abattus sur place, les femmes et fillettes qui n’ont pas réussi à fuir sont vendues comme esclaves sexuelles à Tell Afar. J’ai rencontré un groupe de ces jeunes filles yézidis lors d’un dîner avec des étudiantes ; leur visage fermé et leur position à l’écart des autres adolescentes témoignaient de leur situation difficile, et dans leurs yeux douloureusement fixes se reflétaient les horreurs vécues.

L’État irakien s’effondre-t-il ?

Il est difficile de parier sur l’avenir d’un jeune Etat comme l’Irak. Certains le rangent au rang de construction artificielle ; l’OEI a par ailleurs repris cet argument en prônant l’abolition des frontières de Sykes-Picot. Sous l’ère Bush, le Sénat américain avait même adopté une résolution visant une soft partition de l’Irak en se basant sur les travaux de Leslie H. Gelb, président du Conseil des relations étrangères. Ce modèle fédéraliste suggérait la partition de l’Irak en 3 Etats semi-indépendants : un Kurdistan au nord, un Sunnistan au centre, et un Chiistan au sud.

Réfugiés chrétiens pendant la prière du soir
Réfugiés chrétiens pendant la prière du soir

Mais cette tripartition est abandonnée en 2009 au profit d’une « provincialisation » plus fidèle aux traditions locales et régionales. Le clivage entre sunnites et chiites est indiscutable, mais avant 2003, le confessionnalisme n’a jamais été institutionnalisé au point de déclencher une guerre civile à l’instar du Liban ; en témoignent les nombreux mariages mixtes (entre chiites et sunnites) à l’époque de Saddam Hussein. Néanmoins, le découpage communautaire reste particulièrement visible, et les tensions entre les différentes communautés religieuses sont malheureusement réelles. Une jeune femme chrétienne originaire de Hamam al-Alil (un village à dix kilomètres au sud de Mossoul) me confie qu’en 2004, bien avant la prise de la ville par l’OEI, des groupuscules islamistes s’implantaient déjà dans la région. Elle fut contrainte de fuir au Kurdistan après avoir été menacée lors de son premier jour de travail alors qu’elle ne portait pas de voile. Vivre côte à côte est actuellement « impensable » selon elle, « ils nous ont fait tellement de mal ».

Des témoignages de ce genre sont fréquents ; mais ils marquent moins une haine entre religions qu’un sentiment de peur que plusieurs années de tensions ont alimenté, pendant lesquelles la confiance mutuelle s’est fissurée.

Des tensions anciennes

Avait-on prévu avant 2014 l’offensive historique des djihadistes sur la province de Mossoul et la formation d’un califat par l’émir Al-Baghdadi, près d’un siècle après l’effondrement de l’Empire Ottoman ? Certainement pas ; en juillet 2007, l’Etat islamique d’Irak, un an après sa création, est ridiculisé lors d’une conférence de presse par le gouvernement américain, qui le qualifie même de « fiction ». Néanmoins, la montée en puissance d’un islamisme radical en Irak était visible dès 2003, et les témoignages que j’ai pu recueillir convergent sur le fait que la marginalisation des sunnites par le gouvernement chiite d’Al-Maliki a préparé le terrain à l’OEI dans la plaine de Ninive. Dès 2012, la répression de manifestations dans les régions sunnites permet à l’Etat islamique de s’imposer, et une partie de la population épouse même la cause des djihadistes, dans les provinces de Ninive, Salahaddin et Al-Anbar.

Le 17 octobre 2016 a commencé la reconquête de Mossoul, et lors de mon séjour quelques mois plus tôt, la question de la reconquête de la deuxième ville du pays était déjà une priorité. J’ai pu discuter de ces thèmes avec l’ambassadeur de France à Bagdad et le consul d’Erbil, et tous deux s’entendent pour dire que le problème central reste avant tout l’ « après Mossoul », et que deux décennies seront nécessaires pour arriver à une réelle accalmie.

Erbil bénéficie certes d’un calme sécuritaire relatif, mais d’autres régions sont source de tensions entre les nombreuses forces en jeu. Parmi elles, la ville de Kirkouk, l’un des plus grands centres pétroliers d’Irak, est disputée entre les peshmergas et les troupes gouvernementales irakiennes. Lorsque nous arrivons à Kirkouk, guidés par les « flammes éternelles » des champs de pétrole, la tension est palpable : barrages, imposante tranchée jalonnée de postes fortifiés censée protéger la ville contre les attentats suicides, soldats omniprésents. La ville, normalement en dehors des zones aux mains des djihadistes, reste sur le qui-vive : quelques mois après mon départ, un raid de l’OEI sur la ville fait 94 morts, dont 48 djihadistes ; lors de l’attaque, un foyer d’étudiantes que j’avais visitées fut pris pour cible, plusieurs kamikazes se faisant exploser à l’intérieur de l’enceinte.

Se rapprocher des évènements qui façonnent l’actualité permet de toucher du doigt la réalité de la guerre. Alors que nous revenions d’une journée dans le Nord irakien en longeant les derniers villages avant le front, je m’inquiétais auprès du chauffeur des colonnes de fumée noire qui ternissaient l’horizon à notre droite ; « Mossoul » me répondit-il. J’eus alors ce sentiment curieux qu’une partie de l’histoire moderne se jouait à dix minutes de voiture.

Grégoire Kieffer

olé