Home Tribunes Libres Qu’incarnent les femmes à carnets ?

Qu’incarnent les femmes à carnets ?

Qu’incarnent les femmes à carnets ?
« Autour de la table de réunion, la chef est en bout de table, pour présider ou animer la rencontre. Elle n'arrive pas avec 15 dossiers différents sous le bras (attitude de l'esclave submergée) mais avec son smartphone et un (joli) cahier pour prendre des notes. Et peut se permettre d'arriver une ou deux minutes en retard (parce qu'elle est occupée) ». 

Extrait de : Les signes qui montrent que vous êtes la boss, Julie Falcoz pour Madame Figaro, 22 février 2017

Dans un monde spectaculaire où les interactions sociales se joueraient comme une pièce de théâtre, les rôles nobles seraient ainsi partagés : les acteurs mystifieraient leur public en représentant d’eux-mêmes une gestuelle et un discours idéalisés, brillamment stéréotypés à force de répétitions. De 9h à midi et de 14h à 16h, des centaines de mains de cinquantaines de fonctionnaires lèveraient et feraient descendre sur la scène l’institutionnel rideau en étoffe lourde et protectrice – un rideau rouge. Dieu, quoique ces mises en scènes n’aient aucun secret pour lui, trouverait là une distraction passagère à son ennuyeuse omniscience… il descendrait sur terre le temps de rédiger La mise en scène de la vie quotidienne et de la faire habilement publier aux Editions de Minuit, sous le pseudonyme d’Erving Goffman. Chacun aurait part à ce théâtre mirobolant, les acteurs, le public, Dieu ; et Madame Figaro écrirait les didascalies.

Les signes qui montrent que vous êtes la boss, acte I, scène 2. Une femme est à la tête d’une équipe, d’une entreprise ou d’une administration. Elle conduit une réunion, mais attention ! Il faut diriger comme on voyage, diriger en voyageant et voyager en dirigeant : il faut diriger léger. Elle n’a sur elle qu’un cahier : très bien, mais attention ! Il faut un cahier qui n’a pas voyagé, dont les coins ne sont pas écornés ni les feuillets ondulés ; un cahier de dirigeante tout propre, propre à susciter l’admiration et la docilité. Un joli cahier.

Une tentative d’aborder le sujet sereinement : peut-on regarder la situation sous un angle inattendu ?

L’indication prodiguée comme un gracieux conseil par la chef de rubrique Business chez Madame Figaro pourra ou non être prise en compte par les actrices pour l’interprétation de leurs rôles. Elle pourra également donner lieu à des polémiques pétillantes dont on appréciera les saveurs à chaque fois plus originales. Mais nous laissons la question de pourquoi le (joli) cahier est prescrit aux femmes comme l’(accessoire) outil de travail dont elles ont besoin à un analyste futur. Pour le moment, ouvrons grand nos chakras et relaxons-nous. On respire… Et on renverse le sujet. Le problème qu’on impute aux femmes des dispositions particulières justifiant  l’usage d’un (joli) cahier pourrait être posé symétriquement. Et si le carnet était un accessoire de scène, de représentation de soi ? Et si certaines femmes s’étaient volontairement emparées de l’objet « cahier » en le transformant à leur image, pour en faire ce qu’on appelle un « carnet » ; un percutant et discret indice sur le personnage qu’elles entendent jouer socialement ?

Qui sont « les femmes à carnets » ?

Des femmes de tous les âges possèdent des carnets qu’elles entretiennent avec plus ou moins de soin, et nous postulons qu’elles y trouvent un intérêt de représentation de soi.

  • N’avez-vous pas connu à l’école primaire, une ou deux petites filles qui ne résistaient jamais à l’envie d’acheter des tout petits (vraiment minuscules)  carnets, si mignons, mais si petits qu’on ne pouvait rien y écrire ?
  • N’êtes-vous jamais tombé nez à nez avec une adepte du bullet journal? Facile à identifier, le « Bujo » est un carnet aménagé en agenda à la fois extrêmement structuré mais aussi souvent très décoré par celle qui le confectionne. Il est utilisé pour s’organiser de manière plus productive, atteindre des objectifs de développement personnel et noter les idées et tâches du moment.
  • La mode du scrapbooking, consistant à décorer chaque centimètre de carnets et d’albums-photo à l’aide de moult autocollants et papiers bariolés, n’a-t-elle pas été très prisée par les bricoleuses de 60 ans ? (NB : Aujourd’hui le scrapbooking a rejoint la tecktonik et le papier-peint des eighties dans l’Oubli, où reposent ces modes qui nous ont quittées trop vite)

Méditons, ressassons, jusqu’à satiété verbale ce mot de ‘carnet’ ; jusqu’à ce que l’essence du concept nous en soit révélée. Carnet de notes, carnet de santé… Carnet d’adresses, carnet de correspondances. Carnets de voyage, carnet de chants. Des dessins, des brouillons, des ratures. Qu’incarnent donc les femmes à carnets ?

1ère nuance : pourquoi focaliser sur les femmes ?

Une reformulation s’impose, car les mots invitent à la polémique aux dépends de leur auteur. Il ne s’agit pas ici d’un essai de sociologie du genre, mais d’une réflexion sur l’imaginaire collectif autour d’un objet de la vie courante. Les acteurs participent à cet imaginaire et désirent ce qui semble désirable à la majorité de leurs pairs ; et nous ne nous attardons pas sur les racines de ce désir collectif.

Aussi, n’importe quel homme peut également tenir un carnet. Afin de donner un aspect plus dramatique à cette remarque, j’ai d’ailleurs interrogé Charlène, étudiante en droit, dont voici le témoignage :

« Souvent quand on associe les mots ‘carnet’ et ‘fille’ on pense au fameux journal intime empreint d’une aura très girly. Or un carnet ça peut contenir un tas de choses, ça peut être un carnet de voyage par exemple. Ce sont des pages reliées sur lesquelles on annexe ce qui nous traverse l’esprit, mais sur lesquelles on peut également s’entraîner, progresser, se confier… C’est un ensemble de pages vierges à remplir, ce que l’on peut faire quel que soit notre sexe ! »

Néanmoins, il semble que pour un homme cela n’amène pas une valorisation de soi à ses propres yeux ni aux yeux du public égale et semblable à celle que pourrait ressentir une femme (et en l’absence de preuves empiriques, c’est ici que nous pouvons nous tromper).

Pas de doute cependant : nous abordons l’objet « carnet » de la même manière qu’un publicitaire approcherait l’image d’une marque pour en rechercher les effets sur l’esprit du consommateur.

jidj

2ème nuance : depuis quand l’objet ‘carnet’ serait-il socialement signifiant ?

Les effets distinctifs et de mise en scène de soi d’un carnet ne sont ni évidents ni conscients. Vous imaginez mal une femme (ou un homme) vous adresser des regards aguicheurs en numérotant joliment devant vous les pages de leur carnet… c’est normal. Oui, le carnet peut-être un moyen de séduction du public, mais il reste au contraire fort souvent caché du public. Charlène témoigne encore, en exclusivité dans les pages de Propos :

« J’ai différents carnets que j’utilise simultanément pour écrire (notes personnelles, débuts d’histoires, idées de personnages à utiliser dans lesdites histoires…) et dessiner. Ce qu’il y a dedans est souvent privé mais pas forcément secret. Pour ce qui est de mes carnets où j’écris, en général je ne parle même pas de leur existence et je n’ai pas envie qu’on lise ce que j’y écris. Trop brouillon, ou alors je m’y confie beaucoup. En revanche pour les carnets à dessin, il m’arrive de les partager avec des intéressés mais le plus souvent ça reste assez confidentiel. »

Aussi longtemps que le carnet reste dans le domaine privé, invisible, il ne peut avoir d’effets sur l’image de la personne qui le porte. Il va donc de soi que le phénomène qui nous intéresse n’est pas conçu comme une manipulation ; on ne possède pas un carnet à dessein, mais plutôt pour dessiner. Ce serait toutefois sans compter les effets secondaires…

Stéréotypes amers et délicieuses contradictions, que pourraient incarner les femmes à carnets ?

Incarner la minutie et l’intériorité, autant que la vitalité et la curiosité

Le premier carnet confère à son auteur une extrême minutie, forcée par l’étroitesse des pages et parfois par des lignes –ou pire ! des carreaux. Il invite à se faire écrivain, et à s’épancher sans autre retenue que la forme dans l’intimité de ses pages. Le quotidien, les sentiments, tout peut devenir l’objet d’une étude méticuleuse ; dans ce contexte le carnet est en fait un outil de développement personnel ou un « confident ». Il est le roman d’une vie !.. ou le stigmate du genre féminin.

A l’inverse, dans le second carnet s’emmêlent et se superposent des gribouillis illisibles ; des demi-idées et des demi-souvenirs qu’on ne voudrait pas oublier. C’est un carnet déconcertant et créatif… qu’il est bon de posséder si l’on veut représenter une version idéalisée de soi : inaccessible et aux mille secrets.

Incarner la mémoire et les repères d’un groupe

Le plus souvent, le carnet ne sert pas qu’à son auteur. Il est un registre, qui jalonne et archive les événements de la vie collective : album de grossesse, budget familial, agenda. Parce qu’il recense de telles informations, ce carnet est un document historique ; et on sait combien le récit historique façonne la communauté…

Le carnet, lorsqu’il retrace ainsi des événements collectifs, est un attribut qui permet ainsi à certaines femmes d’imposer leur définition du même collectif. Le cas particulier où une femme définit « notre famille », est un moyen d’asseoir l’autorité et la légitimité parentale ; de même qu’un homme politique espèrerait imposer sa définition de l’histoire et de la nation pour mieux les gouverner ensuite…

fill

Incarner l’accomplissement de soi

Enfin, l’agenda sous forme de bullet journal est particulièrement symptomatique d’une recherche d’être et de se montrer au meilleur de soi-même. Ce carnet agence « tout en un » des sections de tâches professionnelles et familiales, de suivi de ses habitudes, d’écriture introspective, d’objectifs personnels… Il demande un suivi attentif de la part de ses propriétaires, qui collent à l’image d’une femme multitâches, présente, efficace et épanouie sur tous les fronts. On comprend que ce soient des qualités avantageuses pour qui les prend à son compte… et ce sera à la sociologie du genre de nous dire pourquoi elles sont si attendues et valorisées pour les femmes.

Conclusion

Quand bien-même cet article soulevait l’ennui ou l’opprobre, j’espère que le lecteur mécontent pourra se réconforter comme d’un quignon de pain du misérable jeu de mot qui sert de titre (incarner/un carnet). Je ne doute pas, cependant, que cette question suscitera de nouvelles réponses, toutes plus passionnées les unes que les autres ; cette question, qui me dérange et m’agace depuis l’enfance : pourquoi cet amour du miniature, du quadrillé et du relié ? Les feuilles blanches, immaculées ou recyclées, mais surtout les feuilles volantes ; voilà ce que j’aime et ce que je prêche.

jfi

 Clémence Sauty