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Peut-on vraiment être « Citoyen du monde » ?

Peut-on vraiment être « Citoyen du monde » ?

Le 5 octobre 2016, dans un discours adressé au Parti Conservateur – dont elle est la dirigeante depuis les élections internes, qui suivirent le Brexit et la démission de David Cameron – Theresa May déclare : « (…) if you believe you’re a citizen of the world, you’re a citizen of nowhere. You don’t understand what the very word ‘citizenship’ means »[1]. Au travers de cette phrase, elle dénonce les déclarations de certains députés britanniques – travaillistes, mais aussi conservateurs – revendiquant une citoyenneté mondiale dans une Grande-Bretagne ‘post-Brexit’ qui d’après eux se renferme sur elle-même. Goût anglais de la provocation ou naissance d’une véritable idéologie politique, peut-on vraiment être « citoyen du monde » ?

D’abord, intéressons nous à ceux qui se déclarent citoyens du monde, qui sont-ils ? Curieusement, on ne peut pas dire que les citoyens du monde soient vraiment originaires du monde entier. Le profil-type d’un citoyen est celui d’un occidental ou d’un membre de l’élite urbaine des pays en développement. Un profil qui doit être mis en perspective avec la révolution comportementale que décrit Ronald Inglehart dans The Silent Revolution[2]. La préoccupation des élites ayant passé les siècles derniers à l’accumulation matérielle tendent désormais vers de nouveaux horizons : l’accumulation de l’expérience, du vécu. Cette révolution transforme chaque moment, chaque État, chaque culture, chaque paysage, en un ensemble d’expériences de vie à accumuler : un capitalisme des expériences finalement.

On peut souligner ici le premier paradoxe de cette citoyenneté. Une quête de nouvelles expériences, une accumulation de vécu qui constitue la ressource par excellence de distinction dans une classe sociale mondialisée. Et ainsi, selon Jean-Claude Michéa[3]: « Enclavées dans leurs multiples  »réseaux » au sein desquels elles  »nomadisent » perpétuellement, elles vivent leur enfermement dans un monde rétréci de l’économie comme une noble aventure cosmopolite (…) ». Des « citoyens du monde » qui traversent le globe pour rencontrer des gens comme eux dans les lieux communs de la socialisation élitiste : les grandes villes, les parcours culturels et touristiques, les événements mondiaux, les universités. Des interactions entre élites qui naissent de la capacité renouvelée à échanger ; via une langue commune (le « Globish »), mais aussi à se comprendre au travers de valeurs et d’expériences communes. Le citoyen du monde ne fait que se doter d’outils dans le marché férocement concurrentiel des expériences vécues au sein d’une élite post-matérialiste.

On notera également le rôle des nouveaux médias sociaux, qui caressent le narcissisme de chacun. Partager ses expériences cosmopolites afin d’en informer ses parents et amis proches est souvent l’argument par excellence, masquant l’importance de faire la promotion de sa propre vie. Les citoyens du monde excellent dans ce domaine, gérant la diffusion de leur vie comme des publicitaires. Le but n’est autre que que de créer une concurrence ; les perdants de ce jeu intériorisent la frustration quand les gagnants accumulent un capital culturel, potentiellement transformable en capital social. Ainsi, dans cet article du journal LeMonde.fr[4], la journaliste Jessica Gourdon souligne cette nouvelle forme de sélection au sein des grandes universités américaines. Une sélection par « le vécu » ou une sélection sociale qui ne dit pas son nom. Une promotion par les établissements de renommée mondiale, des valeurs ne faisant qu’éloigner un peu plus les élites de ce qui autrefois constituait un ensemble – non pas homogène – mais harmonieux.

Le voyage est la condition sine qua non de la citoyenneté mondiale. L’expansion de ce trait culturel passe avant tout par la facilitation du voyage intercontinental, la baisse des coûts du transport aérien et – comme on l’a vu – la possibilité technique d’en faire la promotion. Cela passe aussi par une ouverture toute relative des frontières : la Chine dans les années 90, l’Iran et Cuba plus récemment, l’extension des « Working Holliday Visas », etc. Ouverture relative, car les frontières nationales ne sont pas ouvertes pour chaque citoyen du monde, mais elles le sont en revanche pour les « citoyens du monde ». L’origine nationale de ces individus détermine en effet leur condition à voyager. Le site passportindex.org[4] classe ainsi le « pouvoir » de chaque passeport. Sans surprise, les pays occidentaux arrivent en tête avec entre 150 et 160 possibilités (pays visitables, ndlr). À l’inverse, un citoyen Indien n’aura que 45 possibilités, un Iranien 36, un pakistanais 26.

L’origine sociale – paradoxalement homogène – de ces « citoyens du monde » impacte forcément les valeurs portées. Des valeurs que l’on retrouve d’ailleurs dans les organisations transnationales et internationales (la Déclaration universelle des droits de l’homme par exemple), les ONG (le développement durable, le « droit à la différence ») et mêmes certaines entreprises multinationales. Un cas flagrant d’ethnocentrisme ; où la démocratie est un système politique qui peut être imposé par la coercition et ou les particularismes culturels – la laïcité française par exemple – sont autant d’obstacles à l’individu roi. Ainsi, Christopher Lash (ibid) décrit le lien entre le développement de ces élites et l’émergence de nouveaux mouvements idéologiques : la promotion du multiculturalisme qui « (…) leur convient parfaitement, car il évoque pour eux l’image agréable d’un bazar universel, où l’on peut jouir de façon indiscriminée de l’exotisme des cuisines, des styles vestimentaires, des musiques et des coutumes tribales du monde entier, le tout sans formalités inutiles et sans qu’il soit besoin de s’engager sérieusement ». Culturellement, « leur vision du monde est essentiellement celle d’un touriste – perspective qui a peu de chances d’encourager un amour passionné pour la démocratie ».

Cette notion de « touriste » interpelle : comment parler de citoyens quand ceux-ci ont désertés la cité, fuyant ces problèmes et la fraternité qui les lient au peuple ? On peut percevoir ce manque de fraternité aussi bien dans l’évasion fiscale généralisée que dans les discours condescendants des élites envers leurs propres peuples, leurs propres concitoyens qu’ils ne comprennent plus, ne respectent plus. La notion de touriste et cette vision hédoniste du monde s’oppose diamétralement avec la notion de citoyen et d’harmonie dans une communauté nationale. Pour Ernest Renan[5], « (…) la souffrance en commun unit plus que la joie ». Ainsi, selon lui, « Une Nation est une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore ». Le citoyen du monde ne répond plus de cette notion de sacrifice, son projet humanitaire en Afrique Subsaharienne étant autant destiné à faire la promotion sociale de sa fraternité mondiale, que de véritablement aider les populations en question. Pourquoi aller à l’autre bout du monde panser la misère, quand elle est à notre porte, sinon pour d’autres objectifs que ceux affichés.

Peut-être parce que cette socialisation transnationale est en réalité la nouvelle condition de la réussite sociale. Ainsi, dans La révolte des élites et la trahison de la démocratie (ibid), Christopher Lash soutient ceci : « Les ambitieux comprennent donc que le prix à payer pour l’ascension sociale est un mode de vie itinérant. C’est un prix qu’ils sont heureux de payer puisqu’ils associent l’idée de domicile fixe aux parents et aux voisins inquisiteurs, aux conventions hypocrites et rétrogrades ». La citoyenneté mondiale doit donc être mise en perspective avec une ambition extra-nationale « dans un monde de ‘possibilités illimitée’ ».

Dans la préface de l’ouvrage de C. Lash, Jean-Claude Michéa (ibid) décrit cette trahison des élites, qui se doit d’être mise en lien avec l’émergence de la citoyenneté mondiale. « Profondément enracinés dans l’économie planétaire et ses technologies sophistiquées, culturellement libérales, c’est à dire « modernes », « ouvertes », voire « de gauche », les nouvelles élites du capitalisme avancé (…) manifestent en effet, à mesure que leur pouvoir s’accroît et se mondialise, un mépris grandissant et pour les valeurs et les vertus qui fondaient autrefois l’idéal démocratique ». L’opposition décrite par Benjamin Constant entre « Liberté des anciens » et « Liberté des Modernes »[6] est caduque. L’auteur pointait déjà ce risque dans cette phrase : « La liberté individuelle, je le répète, voilà la véritable liberté moderne. La liberté politique en est la garantie; la liberté politique est par conséquent indispensable ». Aujourd’hui cependant, on peut se demander si la liberté individuelle ne s’est pas émancipée de la liberté politique qui l’a vu naître dans le mouvement des Lumières. Les citoyens du monde sont le parangon de cet individualisme social et politique. Le citoyen du monde souhaite politiquement être souverain de sa propre personne : ne plus dépendre des frontières nationales, ne plus avoir de devoirs à rendre à leur pays tout en profitant des avantages – passeport, haut niveau d’éducation, ressources financières, capital culturel, santé, sécurité – et libertés de leurs États respectifs : la liberté de circulation par exemple.

Cette « citoyenneté mondiale » marque aussi une rupture sociale entre les élites et leurs peuples : « (…) chaque jour devient plus manifeste leur incapacité dramatique à comprendre ceux qui ne leur ressemblent pas : en premier lieu, les gens ordinaires de leur propre pays » (Lash, ibid). Il y aurait donc deux peuples: le premier est acteur de la mondialisation qu’il utilise comme catalyseur d’ambitions sociales, culturelles et économiques. Le second est exclu de ce processus, il assiste impuissant à l’effondrement de ses piliers moraux, sans trouver une élite dans laquelle il se sent représenté. Ce qui ne signifie rien d’autre qu’un cadre supérieur Parisien est aujourd’hui plus proche socio-culturellement d’un comptable Berlinois et d’un chef d’entreprise New-yorkais que d’un ouvrier qualifié de son propre pays. Le discours de Theresa May doit être compris de cette manière : « too many people in positions of power behave as though they have more in common with international elites than with the people down the road, the people they employ, the people they pass in the street » (ibid).

Ainsi, on peut se demander si le citoyen du monde est vraiment ce qu’il prétend ? Est-il le bienfaiteur du 21è siècle ou le symptôme d’une élite en pleine mutation ?

Une élite prétendument citoyenne mais qui accumule les droits et s’abroge des devoirs.
Une élite qui considère que la fraternité est sélective et s’arrête à ses homologues.
Une élite qui s’émancipe de la Nation et rêve de rassembler ses semblables du monde entier, quand le Contrat Social et l’État ont rassemblés les élites et le peuple.
Une élite qui monopolise le concept de modernité au profit des droits de l’individu-roi. (Ernest Renan n’affirmait-il pas au contraire que : « Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé »(ibid)).
Une élite qui confond addition des droit individuels et quintessence de l’Intérêt Général.
Une élite qui détruit l’État alors que celui-ci participe à la conservation de leurs privilèges et de l’ordre social: « Mon administration est la seule chose entre vous et les fourches » déclarait Barack Obama à un comité de banquiers en pleine crise des Subprimes.
Une élite qui – comme dans le cas des députés Britanniques – confond être en désaccord avec la majorité et se désolidariser de la majorité.
Une élite condescendante, qui ne comprend pas qu’on puisse vivre au même endroit toute sa vie, ne pas aimer jouir des activités multiples et éphémères de la ville ou passer plusieurs heures par semaines dans un avion de ligne.
Une élite qui sillonne le globe à la recherche d’un vécu. Mais ils ignorent qu’en faisant plusieurs fois le tour de la terre, on n’apprend rien, quand le monde tourne autour de soi même.
Une élite qui voit dans la mondialisation une opportunité de s’échapper de l’État et du Contrat qui la lie avec leur peuple, mais qui finira par se rendre compte que l’État est le garant de leur Liberté, le peuple, garant de leur souveraineté.
Une élite qui, finalement, n’a du citoyen que le nom, et de mondial, que ses ambitions.

Force est de constater que le divorce est consommé. Le ciment culturel garantissant le « plébiscite de tous les jours », si cher à Renan, s’effrite par la trahison des élites. Ils ont troqués leur Liberté contre l’individualisme politique, détournés les droits de l’Homme et du Citoyen, cumulent les privilèges et foulent au pied la volonté générale. Rousseau nous rappelle pourtant, que : « (…)quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre (…)[7]».

La bonne question ne serait alors pas « Peut-on être citoyen du monde ? » mais « Veut-on être citoyen du monde ? ».

Non. Alors, forçons les à être Libres.

Léo Corbel

[1]May, Theresa, Discours du 5 Octobre 2016 : https://www.youtube.com/watch?v=S67FFqF0XB8
[2]Inglehart, Ronald. The Silent Revolution, Princeton University Press, 1977.
[3]Lash, Cristopher ; Michéa Jean-Claude (Préface). La révolte des élites : la trahison de la démocratie, Editions Flammarion, 2007 Titre original : The Revolt of the Elites: And the Betrayal of Democracy, 1994
[4] Gourdon, Jessica, LeMonde.fr Article disponible sur: http://www.lemonde.fr/campus/article/2017/02/05/ces-tres-selectives-universites-americaines_5074828_4401467.html
[4]Global Passport Power Rank 2017, disponible sur: https://www.passportindex.org/byRank.php
[5]Renan, Ernest. Qu’est-ce qu’une Nation? Flammarion, 2011 Texte original de 1882
[6]Constant, Benjamin. De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes (Discours prononcé en 1819)
[7] Rousseau Jean-Jacques. Du Contrat social (1762) L1; Chapitre 7 Du Souverain