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Jean-Pierre Chevènement : interview à la Librairie Kléber

Jean-Pierre Chevènement : interview à la Librairie Kléber

Jean-Pierre Chevènement a été maire de Belfort et député puis sénateur du territoire de Belfort. Plusieurs fois ministre, notamment à la Défense sous les gouvernements Rocard ou à l’Intérieur sous le gouvernement Jospin, il fut longtemps membre du Parti socialiste, qu’il le quitte en 1993 lorsqu’il fonde le Mouvement des citoyens (MDC) puis le Mouvement républicain et citoyen (MRC). Souvent qualifié de « souverainiste », il s’est présenté aux élections présidentielles de 2002, récoltant près de 5% des voix. En 2012 il est nommé représentant spécial pour la Russie dans le cadre de la « diplomatie économique » du Quai d’Orsay. Fin 2016, il est désigné par François Hollande pour prendre la tête de la Fondation des œuvres de l’islam de France et « bâtir un véritable pacte avec l’islam de France ». Pour présenter son livre Un défi de civilisation, il s’est rendu à la Librairie Kléber de Strasbourg. A cette occasion, Propos a eu la chance de lui poser quelques questions.

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Monsieur Chevènement bonjour et merci de nous accorder ces quelques instants. Si vous êtes passé par l’ENA, cela ne vous a pas empêché de critiquer assez vertement cette institution. Que conseillez-vous à un étudiant de Sciences Po ? De suivre la formation Sciences Po puis ENA (la « voie royale ») ou plutôt de sortir des sentiers battus ?
Aujourd’hui il faut sortir des sentiers battus. Je pense que la filière Sciences Po / ENA souffre de ce qu’elle n’est plus irriguée par l’esprit de service public. Et cela tient aussi au fait que l’ENA est devenue une école qui est une filière presque exclusive de recrutement pour les hauts emplois de la fonction publique. Vous me direz qu’elle a été faite pour ça, dans des conditions d’ailleurs contestables que j’avais critiquées en écrivant L’énarchie il y a bien longtemps, il y a exactement cinquante ans ! Mais l’analyse n’a pas vieilli, les critiques qui valaient en 1967 valent toujours aujourd’hui. Mais plus grave encore, il y a d’autres critiques qui doivent être faites. C’est-à-dire que l’ENA est devenue le passage obligé pour les hommes politiques qui veulent accéder aux grands mandats de la République. Et puis avec la constitution de grandes entreprises publiques et surtout privées maintenant, c’est aussi une école qui prépare à des fonctions de direction dans les entreprises. Alors voilà, trois quasi-monopoles c’est un peu trop. On aurait intérêt à mettre l’accent sur la formation continue, à faire intervenir l’ENA à un stade ultérieur, après une expérience professionnelle, de dix ou quinze ans. Trouvez le moyen d’abord de faire l’expérience du terrain.

Vous avez un parcours très atypique au regard de votre appartenance aux partis politiques. Quel est aujourd’hui le rôle des partis, qui semblent de plus en plus remis en question ?
Les partis ont toujours eu leur utilité, tant qu’ils ont des propositions à faire. Quand ils n’en n’ont plus ils doivent disparaitre. C’est ce qui arrive au parti socialiste, que j’avais contribué à refonder au congrès d’Epinay (en 1971 qui fonde le PS, dont François Mitterrand prend la tête, ndlr). Mais je dirais que le cycle d’Epinay est achevé depuis déjà très longtemps. On se demande comment le Parti socialiste a fait pour survivre aussi longtemps. Il ne le méritait pas. Ça va se passer, sous une forme que je ne peux pas deviner.
Disons que la question se pose de la refondation d’une formation vraiment républicaine au sens étymologique du terme, qui a le sens de l’intérêt public. Ça pourrait être un parti de gauche vous me direz, en principe oui ça devrait être sa vocation, mais tout est à faire.

Nous avons noté une de vos phrases durant la conférence, qui fait écho à une déclaration que vous teniez déjà en 1992 dans ce journal, sur l’ « opinion formatée ». Elle doit être, selon vous, « passée au moule de l’esprit critique ». À Sciences Po, on essaie particulièrement de s’informer, pas en lisant forcément que le Monde ou le Figaro selon nos convictions…
Il coupe : Mais le Figaro est souvent meilleur que le Monde ! Il y a des journalistes comme Renaud Girard en politique étrangère, dont la qualité n’a pas d’équivalent dans les colonnes du Monde !

Donc vous conseillez plutôt de lire le Figaro plutôt que Le Monde ?
Ah non je ne conseille rien moi (rires). Je conseille de lire les deux ! Il y a quand même de bons articles dans le Monde de temps en temps.

Qu’est-ce que vous conseillerez comme autres moyens de s’informer ? Par exemple vous en avez parlé à propos de la Syrie, sur Alep, nous recevons les discours Pro-Assad, pro-Russes, Pro-Occidental, mais il n’y a pas de juste milieu.
Il faut lire les livres d’histoire. Il faut lire les livres d’histoire qui donnent le recul nécessaire.

Et bien justement, notre dernière question : quels sont les trois livres que devrait lire un étudiant en Sciences Po ?
Le mien déjà ! (Il louche sur le livre Un président ne devrait pas dire ça exposé sur un étalage à côté de lui) Après, je ne vous conseille pas celui de Mr Davet et Mr Lhomme, non. Je vous conseille… J’hésite… Si vous voulez un livre sur l’Islam vous lisez La Mosaïque de l’Islam de Suleiman Mourad. Je pourrais vous conseiller aussi, un livre que je n’ai pas encore lu mais que j’ai bien envie de lire, c’est le livre de mon ami Michel Onfray, qui s’appelle Décadence. Je pense que ça doit être un livre intéressant.

Ah Michel Onfray, vous êtes son « grand homme » !
Voilà, j’ai remplis mon contrat !

Propos recueillis par Grégoire Kieffer, Étienne Misert et Thomas Stemler