Nous vivons dans un monde instable, il n’est pas nécessaire de vous faire un dessin. Mais dans ce monde instable, il y a une région qui est plus instable que jamais, vous voyez directement de laquelle je vais parler, il s’agit du Moyen-Orient. Si cela fait déjà un bon moment que la région est surnommée la « poudrière du monde », et que les plus pessimistes y voient le lieu du déclenchement d’une troisième guerre mondiale, on ne peut que constater l’état de déliquescence dans laquelle la zone se trouve. Entre les guerres civiles, les longs conflits, les dictatures, l’instabilité politique, l’enjeu des énergies fossiles, mais aussi de l’eau, sans parler de la crise des réfugiés, le Moyen-Orient parait plus que jamais être une région sinistrée. Et les pays riches ont une part de responsabilité dans cette situation. En fait non pas vraiment les pays riches, mais plutôt les grandes puissances à savoir l’Occident (Amérique du Nord et Union européenne), la Russie et la Chine ; en somme les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU.

Soyons francs, on a beau être un partisan d’un monde multipolaire, égalitaire, et débarrassé de l’hégémonie de quelques grands pays, on est forcé d’admettre que ce sont aujourd’hui ces pays qui tiennent les rênes du jeu mondial. Les États-Unis et la Russie en tant que superpuissances militaires, l’Union européenne en tant que géant économique (la France et le Royaume-Uni n’ont qu’une influence limitée au Moyen-Orient), et la Chine en tant que superpuissance émergente vorace mais très en retrait ; tous contrôlent le jeu mondial, ne laissant que des miettes aux pays émergents. Ce sont donc eux qui ont réellement la capacité d’influencer, surtout par l’option militaire, les autres pays du monde qui ne peuvent que se plier à leur volonté sous peine de finir comme l’Irak en 2003 ou l’Afghanistan en 2001, pour ne citer que ces deux exemples d’opérations militaires.

On en arrive donc au Moyen-Orient. La situation explosive actuellement en place dans la région aurait pu être évitée si les grandes puissances avaient correctement fait leur travail. En ligne de mire on a notamment l’invasion de l’Irak en 2003 par Bush et Blair, réussite militaire, mais catastrophe géopolitique puisqu’elle a une responsabilité assez importante dans la situation actuelle de la région, notamment via l’émergence de l’État Islamique et la déstabilisation de l’Irak. Mais là où on pourrait penser que c’est l’interventionnisme qui a fait des dégâts, notamment en faisant baisser la cote de popularité de l’Occident chez les populations à des niveaux plus bas que du pétrole, c’est surtout par leur inaction que ces pays se sont illustrés. Une inaction souvent motivée par L’ARGENT, donc de la realpolitik pure et dure comme au temps de la guerre froide.

Une inaction d’abord présente en Irak, de la part des États-Unis surtout. C’est bien d’envahir un pays de manière unilatérale suite à un mensonge et de le mettre à genoux en un temps record, mais encore faut-il s’assurer de son futur, et non pas seulement penser à ses ressources. Les Américains n’ont rien fait pour calmer les divisions entre sunnites et chiites, laissant ces derniers s’approprier tout l’appareil d’État en le purgeant des restes du parti Baas (le parti de Saddam Hussein). Cela a eu pour effet d’accroitre la rancune des sunnites (qui sont minoritaires dans le pays) vis-à-vis de Bagdad chiite et sous quasi-tutorat américain. Cette rancœur sera si tenace pour certains qu’elle favorisera l’ascension de l’EI pendant que le pays sombrait dans la guerre civile. À aucun moment les États-Unis n’ont daigné réagir en demandant la fin de ces divisions, laissant le pays sombrer et ne maintenant qu’une unité de façade dans les régions stratégiques.

http://www.tunisienumerique.com/wp-content/uploads/G-w-bush-irak.jpg
« Vous voyez les gars, là-bas ce sont les restes de l’Irak. »

Cette inaction s’est illustrée, et s’illustre encore d’une certaine manière, en Syrie. Si les grands pays sont restés passifs et ont mal anticipé le printemps arabe (il faut dire que c’était soudain et rapide), ils n’ont plus d’excuses après près de cinq ans de guerre civile. Ils se sont contentés au début d’un soutien à la rébellion, mais jamais de munitions ou de bombardements pour les soutenir face à l’armée régulière comme cela eut été le cas en Libye (et où sur le coup, cela avait plutôt bien fonctionné). On s’est retrouvée avec une opposition entre l’Occident, soutien des rebelles, et la Russie, soutien du régime Assad, avec chaque camp campant sur ces positions pour éviter l’escalade pendant que les civils étaient tués dans la répression. De plus, personne ne se préoccupait du jeu dangereux de la Turquie qui armait des islamistes radicaux contre le régime (dont le front Al-Nosra qui était une branche d’Al Qaida). Ce n’est véritablement que lorsque l’EI a émergé et qu’il a commencé à s’attaquer aux grandes puissances que l’option militaire est arrivée sur la table (la France avait tenté une escapade en solitaire avant de se rendre compte que l’armée syrienne n’est pas du même gabarit que les armées africaines). On se retrouve avec une coalition internationale chargée de bombarder l’État Islamique, mais pas le régime d’Assad ; puis les Russes interviennent et décident de bombarder les rebelles et l’État Islamique pour soutenir le régime, sans trop de concertation avec la coalition occidentale. La Chine se contente d’observer la situation. Aucune concertation n’est faite entre les grandes puissances pour mettre un terme à cette guerre civile, chacun campant sur ses positions (surtout les Russes) pendant que le conflit dépasse les 300 000 morts. Une résolution unanime du Conseil de Sécurité aurait pu mettre un terme à cette guerre depuis longtemps, mais les grandes puissances n’ont rien fait.

Inaction aussi, par rapport à la politique de l’Arabie Saoudite dans la zone, et d’une certaine manière du Qatar. Les relations de l’Occident avec la monarchie saoudienne sont l’exemple le plus concret de la realpolitik : on oublie les violations massives des droits de l’homme et on entretient des bonnes relations pour faire de l’argent. Toutes les grandes puissances entretiennent des relations étroites avec l’Arabie Saoudite, et l’Occident est largement en tête dans ce domaine. Des relations ahurissantes quand on connait le passif du régime en matière de droits de l’homme, à jeu égal avec la Corée du Nord, mais dont la position d’interlocuteur privilégié est assurée par le pétrole qu’elle vend. Jamais aucune des grandes puissances n’a demandé aux Saoudiens de changer leur politique intérieure ; mais surtout, elles n’ont jamais rien dit à propos du wahhabisme, idéologie d’État, que le pays tentait de propager (comme le Qatar). Ce wahhabisme d’une violence inouïe a contribué à l’expansion des groupes djihadistes dans la région en leur fournissant une base idéologique (le soutien militaire n’est pas vraiment avéré, surtout pour l’EI), mais dont l’Occident ne semble guère s’offusquer alors qu’il lutte à plein régime contre les djihadistes. Personne n’a vraiment protesté quand l’Arabie Saoudite a monté sur pied une coalition pour intervenir dans la guerre civile au Yémen contre les Houtis (chiites) ; aujourd’hui, cette guerre s’est enlisée avec un bilan humain très lourd et a aggravé les tensions entre sunnites et chiites dans la région. Si les grandes puissances avaient remis l’Arabie Saoudite a sa place, la région en aurait certainement bénéficié.

http://www.atlantico.fr/sites/atlantico.fr/files/styles/une/public/images/2016/03/32944753e204af3da5cee95962a4c2b31b14fb97.jpg
Plutôt que de recarder l’Arabie Saoudite on préfère remettre la légion d’honneur à leur prince héritier.

L’inaction des grandes puissances se manifeste dans bien d’autres dossiers qui empoisonnent le Moyen-Orient : le conflit israélo-palestinien, la politique étrangère de la Turquie, les dictatures militaires en place, etc. Bien évidemment, il y a beaucoup d’autres facteurs propres à l’embrasement de la zone, dont certains totalement propres au Moyen-Orient lui-même sans rapport avec les puissances extérieures, mais on ne peut s’empêcher de penser que si les grandes puissances avaient joué leur rôle, alors cela aurait pu permettre de pacifier la zone. On ne demande pas une intervention militaire, qui serait sans doute une catastrophe, mais une réelle implication politique dans les dossiers qui minent cette région, avec en tête de liste la guerre civile en Syrie pour met. Si les grandes puissances laissent de côté la realpolitik et se mettent à agir de manière concrète pour sauver le Moyen-Orient de l’implosion, alors il y a peut-être un espoir que la région soit sauvée du chaos qui la guette.

Certains d’entre vous diront qu’il y a un côté un peu néocolonialiste dans mes propos, et que c’est aux pays de la région de régler leurs problèmes en s’affranchissant de la tutelle des grands pays, surtout occidentaux. Mais le système actuel est fait de telle manière que les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU ont un pouvoir considérable sur les décisions internationales du fait de leur droit de veto. Ce sont ces pays qui décident ou non d’intervenir ou non, de sanctionner ou non, ce sont qui ont le pouvoir de faire ou non cesser une guerre par leur simple droit de veto (sans compter leur poids culturel, militaire et économique initial). Par leur inaction, ils ont précipité la région dans le chaos et l’incertitude. Un jour, le système international sera plus juste et équitable, mais en attendant ce sont ces superpuissances qui ont le pouvoir ou non de stopper l’embrasement au Moyen-Orient, mais pour cela elles doivent mettre de côté leurs intérêts propres et penser aux populations de la région qui sont les premières touchées. C’était en quelque sorte le but que s’était donné l’ONU il y a 70 ans, pourtant il parait plus illusoire que jamais à l’heure actuelle. Le Moyen-Orient n’est pas qu’une réserve d’énergies fossiles, c’est aussi une région habitée, il serait temps que les grandes puissances s’en rappellent.

Gigi Abrams, https://actualitesetcritiques.wordpress.com/