Par Sawsane Djazouli

« Où t’es, papaoutai » s’indignaient les manifestant.e.s de la Marche Pour Tous [LMPT] en même temps qu’ils recouvraient la voix étranglée de Stromae emplissant les enceintes situées de part et d’autre du cortège. LPMT, mouvement conservateur et traditionnaliste était d’ores et déjà connu pour son implication farouche dans la lutte qu’il a menée contre la légalisation du mariage homosexuel en 2013. En 2019, rebelote : la loi éthique prévoyant notamment l’ouverture de la PMA aux couples de femmes a fait l’objet de vives protestations, provoquant entre autres la résurgence de ce groupe d’action. En cause : l’absence de la figure paternelle, d’après eux – et certain.e.s psychanalystes scabreux, essentielle au développement « normal » et l’épanouissement intellectuel et émotionnel de l’enfant. Certain.e.s se prêtaient même à scander « Liberté, Egalité, Paternité ! ».


Parlons-en, tiens, de la place du père au sein des couples hétérosexuels. Ce père, souvent délaissé dans les récits dressés par d’éminents psychanalystes, évoquant pour la plupart les relations mère-enfant, la fameuse « dyade ». Il s’agit désormais de réfléchir à l’implication paternelle dans la famille dite nucléaire tandis que les sociétés et leur législation évoluent en même temps que les rôles parentaux. L’émancipation des femmes, leur investissement massif du marché du travail et les revendications des familles homoparentales et monoparentales l’exigent.


En France, le Code Civil Napoléonien de 1904 a longtemps constitué la référence en vue de définir la parentalité aussi bien masculine que féminine. La famille revêtait une forme hiérarchisée et complémentaire jusque dans les années 60 : « complémentarité des fonctions maternelles – sur le plan affectif et domestique – et paternelles – de l’ordre de l’économie et de l’autorité » (Ferrand, 2005). Mais l’entrée des femmes sur le marché du travail et leur maintien dans l’emploi y compris après la naissance des enfants va bouleverser l’ordre établi. Des lois allant dans le sens de l’égalité entre père et mère – notamment en garantissant aux femmes le droit de retrouver leur emploi après leur accouchement, entrent alors en vigueur. Néanmoins domaine légal et pratique ne se superposent pas nécessairement en ce qui concerne l’égalité. Malgré la transformation de la configuration des ménages avec l’entrée sur le marché du travail des femmes, l’implication des hommes dans la sphère domestique se fait toujours attendre.


La part consacrée par les hommes au travail domestique et familial ne passe ainsi que de 29% en 1986 à 31% en 1998 (Chenu, 2002). La généralisation de la réduction du temps de travail RTT semble par ailleurs renforcer la tendance d’une distribution sexuée des rôles parentaux : les hommes profitent de ces périodes pour donner libre cours à leurs loisirs tandis que les femmes continuent de s’occuper davantage de leurs enfants et de la maison (Meda, 2002). La Conférence internationale des nations unies pour les femmes, tenue à Beijing en 1995 a notamment révélé que les femmes ont à charge plus de la moitié du travail de la planète. En France, on estime que 2/3 des femmes en relations hétérosexuelles sont dépositaires des tâches ménagères. La dessinatrice Emma notamment, popularise le terme de « charge mentale », défini comme suit « La charge mentale désigne la charge cognitive, invisible, que représente l’organisation de tout ce qui se situe dans la sphère domestique : tâches ménagères, rendez-vous, achats, soins aux enfants, etc. La charge mentale incombe, en très large partie, aux femmes ». Pour une mère, il semble normal de régir l’organisation familiale dans tous les domaines : la compétence de la mère va de soi, elle n’est jamais interrogée. « Pour cela, il leur faut avoir beaucoup d’énergie, un bon sens de l’organisation et une grande capacité de résistance à la fatigue » comme le décrit Mona Chollet. Dès lors, tout dépend des mères et de leur degré d’organisation et à la moindre erreur, le couperet tombe. Un des exemples les plus frappants est celui de Titiou Lecoq, journaliste féministe qui expliquait qu’elle avait systématiquement la charge de l’accompagnement de son enfant chez le médecin : un jour elle décide que c’en est trop et c’est le drame. L’enfant finit avec un tympan percé et l’histoire relatée sur les réseaux sociaux lui vaut de nombreuses invectives et railleries, l’accusant de négligence et de maltraitance.

Un décalage entre les deux parents persiste à la fois dans le degré d’implication domestiques – les hommes pensent rarement à leurs enfants au travail et dans le type d’intervention – souvent ponctuelle. Les domaines classiquement privilégiés par les hommes font généralement partie de ces interventions ponctuelles : loisirs, jeux, transmission du goût et de la pratique d’un sport par exemple. Dès lors qu’il s’agit de la pleine prise en charge pleine de l’enfant et des tâches qui lui incombent, les pères se réservent la possibilité de choisir. Le père de famille a tendance à considérer son travail professionnel comme faisant partie intégrante de son rôle paternel. Les disparités de salaire existant entre hommes et femmes, vont davantage justifier la position de l’homme en tant que « pourvoyeur économique principal » du ménage. Les temps partiels sont par exemple bien plus répandus chez la femme qu’ils ne le sont chez l’homme justifiant dès lors son rattachement à la maisonnée. De plus, le travail domestique, travail invisible, assimilé à un travail « d’amour » ne saurait être considéré comme étant productif au même titre que le travail rémunéré. La mère à temps partiel ne travaillerait en réalité qu’à moitié puisque le travail domestique qu’elle effectue à titre « reproductif » – soins, transmissions de savoirs, valeurs et de pratiques culturelles, s’apparente à un don naturel, impayé et impayable. Surtout le travail domestique ne saurait être valorisé et considéré comme essentiel, alors même qu’il l’est. On assiste donc à la création d’un espace ségrégé révélateur des inégalités parentales comme le montre PB Soussan : « À la mère l’espace intérieur, privé – le dedans, réminiscence d’un temps premier de l’enfant, le temps de la gestation – la maison, les enfants : la reproduction, la puériculture et l’intendance ménagère. Au père était dévolu l’espace extérieur, public – le monde du travail, du socius, l’autre et l’ailleurs : la production, la culture et l’entretien du ménage (en clair, les cordons de la bourse). »

Loin de nier au père la compétence de figure parentale, il s’agit plutôt d’aller vers un rôle de plus en plus indifférencié de chacun des parents : tous deux seraient « co-éducateurs ». La mère n’a pas plus compétence – innée, à élever son enfant qu’un père. Simplement les constructions sociales en vigueur réduisent la figure de la mère à des attributions biologiques, dont découlent des modèles simplistes de parentalité. « Ainsi le « père de famille » peut être aujourd’hui un homme ou une femme ; les rôles éducatifs traditionnels n’étant plus liés à l’identité sexuée des partenaires. » comme l’affirme Robert Neuburger. Longtemps, les modèles de parenté ont été biologiquement fondés : pour autant cette différence des sexes ne doit pas constituer un « butoir ultime de la pensée » comme le remarque Françoise Héritier. Cette dernière objecte par ailleurs que toutes les formes de composition familiale sont envisageables, dès lors qu’elles sont soutenues par la société et inscrites dans nos codes et représentations. Personne ne sait comment on fait des papas, mais personne ne sait non plus comment faire des mamans. Le plus important, c’est de savoir faire un parent.