Par Jules Buzon

La manifestation n’a jamais été aussi puissante et influente. Ni les morts chiliens, ni les gaz lacrymogènes français, ni la dictature soudanaise ou les arrestations hong-kongaises, ne semblent l’arrêter. Depuis plusieurs mois, les mobilisations populaires prolifèrent à travers le monde entier. Chili, Guinée, Hong Kong, Indonésie, Algérie, Bolivie, Angleterre, Irak, Soudan, Catalogne, France : la liste s’allonge de semaines en semaines, sans compter les manifestations mondiales pour le climat. Comment se fait-il que cette hausse des manifestations, jadis spécialités des démocraties occidentales, trouve aujourd’hui une place aussi centrale et prééminente dans le monde entier ? Est-elle devenue le symbole du mal-être mondial ?


Pourquoi manifester ?


En apparence, pas grand-chose ne semble relier toutes ces manifestations entre elles. Les causes directes des manifestations divergent d’un cas à l’autre. Elles sont parfois minimes (la hausse du ticket de métro à Santiago de 30 pesos, soit moins de 4 centimes d’euros), même s’il est bien connu que plus le déclencheur de la crise sociale est mince, plus le malaise de ladite population est profond et amer. La cause peut également survenir d’un sursaut de la population lié à une liberté évanescente, comme ce fut le cas à Hong-Kong avec l’amendement de la loi d’extradition. Les revendications nationalistes sont elles aussi au cœur des mobilisations, en témoignent les manifestations catalanes : elles sont la conséquence directe de la condamnation de 9 dirigeants indépendantistes, à de lourdes peines de prison par la Cour suprême d’Espagne. Au Soudan, le peuple est sorti dans la rue en exigeant la démocratie et la fin de la dictature militaire. Avant tout, on manifeste donc afin d’être entendu, afin d’arrêter le mépris du pouvoir en place envers certaines couches sociales. Le cynisme des gouvernements vis-à-vis du peuple est mal vécu, et ce dernier se rassemble dans l’optique de changer les mentalités, bien trop souvent obnubilées par la démagogie étatique.

Des clivages singuliers révélant un malaise profond généralisé


Ces mobilisations populaires reflètent en réalité une cause générale beaucoup plus profonde et pérenne : les inégalités sociales. Ces dernières sont à l’origine de clivages puissants dans nos sociétés civiles. Le peuple se lasse d’une société bloquée, enrayée dans une dynamique infernale. Tel le tsunami, la vague de malaise social et de mécontentement s’est intensifiée au fil des années, avant de s’écraser contre les pouvoirs en place, exigeant un changement rapide et significatif. Les écarts croissants entre le peuple et les élites, tant dans les pays du Nord que du Sud, ont mis en exergue la nécessité de montrer et d’affirmer au monde entier son mécontentement. Mais, me direz-vous, il ne faut pas seulement voir le mauvais côté des choses. Ces multiples manifestations soulignent également une bonne santé démocratique mondiale. Le peuple a les cartes en mains. Il n’a désormais plus peur d’envahir les rues par milliers, parfois au péril de sa vie, et manifeste fièrement, accompagné de banderoles percutantes sous le chant sourd des tambours et des casseroles.

Scène apocalyptique à Hong-Kong le 22 juillet 2019.

Qui sont-ils ?


Les classes moyennes, tant dans les pays développés qu’émergents, sont les principaux protagonistes de ces mobilisations populaires. Ces catégories se sentent bien trop souvent lésées par les réformes gouvernementales. Plus généralement, c’est le peuple tout entier qui se révolte. Plusieurs raisons expliquent cette hausse des manifestations dans le monde : le taux d’alphabétisation est de plus en plus important (86% en 2016 contre 79% en 1980), le peuple se sent donc beaucoup plus concerné ; le développement économique lié à l’entrée dans la mondialisation, dont les classes moyennes ont grandement bénéficié ; et enfin l’ADN propre de chaque pays qui explique les divergences des revendications.


La force du nombre


« On restera dans les rues jusqu’à ce qu’on soit libres » affirme un manifestant libanais dans les rues de Beyrouth, au milieu d’une foule innombrable. La manifestation prend en effet toute sa force dans le nombre. La moitié de la population libanaise, soit 3 millions de personnes a foulé les rues de son pays, mais aussi 2 millions des hong-kongais, 1 million de chiliens, plusieurs centaines de milliers londoniens réclamant un second référendum sur le Brexit, et plus de 300 000 gilets jaunes lors du pic du 17 novembre 2018 : la mise en marche des masses semble être un facteur essentiel de la réussite, du moins de la plus ou moins longue pérennisation des manifestations.

La mondialisation, actrice malgré elle


La mondialisation joue effectivement deux rôles ambivalents dans ces mobilisations populaires : c’est elle qui est aux racines des contestations mais c’est cette même mondialisation qui rend les manifestations populaires et connues à l’aide des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC). La mondialisation est donc en quelque sorte le pharmakon, ce mot pouvant désigner à la fois le poison et le remède et dont Platon use pour souligner l’ambivalence de l’écriture en tant que technique. L’aspect paradoxal de la mondialisation n’est plus à prouver : si elle est une formidable machine à créer de la richesse et à réduire la pauvreté, elle est aussi une machine insensible creusant jour après jour les inégalités. Néanmoins, le procès de la mondialisation n’est pas le sujet du débat, et son aspect international doit également être souligné. La globalisation, à travers les NTIC et plus particulièrement les réseaux sociaux et les médias de masse, est un vecteur substantiel de la connaissance. Elle permet donc au monde entier d’être au courant des manifestations en temps réel. L’humanité tout entière devient alors un témoin oculaire, voire une actrice à part entière (la diaspora hongkongaise a elle aussi manifesté partout dans le monde). Le politologue américain Zbigniew Brzeziński disait déjà en 1997 dans Le Grand Echiquier qu’à l’heure de la globalisation, « l’ensemble de l’humanité est politiquement actif ».


Quels rôles des réseaux sociaux ?


« Nous sommes les hommes de la révolution 2.0 » scandaient déjà les manifestants des printemps arabes en 2011. Encore plus aujourd’hui, les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans la construction, la réalisation et surtout la promotion des mobilisations. Plus aucun monopole de l’information étatique ne subsiste (la Corée du Nord fait ici surement figure d’exception), et l’information est désormais accessible et diffusable en tout lieu et à tout moment. Ce schéma joue clairement en faveur des manifestants. Par ailleurs, la violence, toujours omniprésente dans les manifestations (plus ou moins fortement en fonction du régime en place), est désormais dénoncée par une myriade de vidéos et photos sur les réseaux sociaux. C’est donc sans surprise que l’annonce d’une taxe sur les appels Whatsapp, censés être gratuits, fut la pierre angulaire des manifestations libanaises. Les réseaux sociaux ont cet aspect informatif et unificateur qui explique en grande partie l’augmentation significative du nombre de manifestations ces dernières années. Telle la réforme luthérienne du XVIème siècle qui a utilisé l’imprimerie pour diffuser ses idées dans l’Europe entière, les manifestants utilisent les réseaux sociaux comme des messagers véhiculant leurs valeurs et leurs revendications.

Le masque du Joker, ce héros « antisystème » du film éponyme, est devenu le nouveau symbole des manifestations mondiales – Liban

Quelles conséquences ?


La question de l’efficacité des mobilisations populaires reste ambivalente dans bien des cas. Si elles permettent sans aucun doute d’éclairer la scène nationale par leur portée internationale, elles se retrouvent trop souvent dans une impasse. Cette impasse est bien sûr politique, et la question de la représentation des manifestants est cruciale. Comment une personnalité peut-elle déclarer représenter à elle seule le spectre immense des revendications ? Le mouvement des « gilets jaunes » a par exemple terriblement échoué à traduire la contestation de la rue dans les urnes. Les deux listes se revendiquant du mouvement contestataire ont obtenu moins de 1% des votes, laissant place à la disparition du mouvement. L’absence de leader (due en grande partie aux réseaux sociaux) est néfaste car elle empêche le mouvement de s’élever dans la sphère politique, mais est aussi une richesse dans la mesure où elle ne réduit pas la pluralité des revendications.


Quelles solutions les gouvernements apportent-ils ?


La cause première du déclenchement des manifestations est bien souvent suspendue, voire annulée, comme ce fut le cas à Hong-Kong ou encore au Chili. Le président chilien Sebastián Piñera a en effet fait rapidement marche arrière et suspendu la hausse. Trop tard. Les revendications se sont élargies à d’autres sujets tels que les inégalités sociales, la critique d’un ultralibéralisme privant l’accès aux soins ou à l’éducation et qui divise la société depuis la chute du dictateur Pinochet en 1990. Ces mouvements se sont en effet crées en opposition au pouvoir en place et ces simulacres d’efforts gouvernementaux sont sans effets, amplifiant même les mobilisations. Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques parle de « caramels mous » distribués afin de divertir la population, sans grand succès. La démagogie, versant sombre de la démocratie, n’est surement pas la solution